17.6.21

Algérie. Le boycott massif des élections législatives approfondit la crise politique

 

Avec une participation de 23,03%, l’opération rélégitimation du régime algérien après plus de deux ans de mobilisation populaire est un échec cuisant pour le pouvoir. Parallèlement, la situation sociale est explosive.

Philippe Alcoy

Avec les élections législatives du 12 juin dernier le régime algérien cherchait à accélérer sa légitimation post-Hirak. Objectif raté, et de loin. L’un des enjeux centraux était la participation. Trois jours après l’élection, le pouvoir n’avait toujours pas annoncé le taux de participation. Et il ne l’a jamais fait directement. Mais d’après les chiffres et résultats annoncés par le président de l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE), Mohamed Charfi, on déduit que sur un total de 24,4 millions d’électeurs, 18 millions ont boycotté le scrutin. A cela il faut ajouter plus d’un million de votes nuls. Au total, l’Assemblée Populaire Nationale (APN) reposera sur le vote de seulement 4,6 millions d’électeurs. Autrement dit, la participation n’a été que de 23,03%, encore plus bas que les 23,7% de participation au référendum de révision de la constitution en novembre dernier et des 40% de participation de l’élection présidentielle de décembre 2019.

Cette abstention massive signale à sa façon le mécontentement populaire vis-à-vis du régime et que celui-ci n’a pas été capable de recréer complètement une nouvelle « normalité institutionnelle » après l’énorme mouvement de contestation politique et sociale entamé en février 2019, le Hirak. En ce sens, il est probable que le gouvernement, une fois qu’il était évident qu’il se dirigeait vers un échec en termes de participation, ait parié sur la simple tenue des élections pour créer un vernis de « démocratie » au processus de transition. De là on peut comprendre le tournant répressif les semaines précédant le scrutin : il fallait mater dans l’œuf toute potentielle mobilisation qui puisse mettre en danger la tenue de l’élection.

Finalement, même si sur le FLN reste la principale force politique à l’APN, il perd 59 sièges par rapport aux dernières élections de 2017. Et cela malgré le fait que l’énorme abstention l’a largement favorisé. En effet, pour certains le FLN allait reculer encore plus si la participation était plus importante. Mais la réalité est que les électeurs n’ont trouvé aucune alternative crédible dans les autres partis bourgeois ou petit-bourgeois, pour certains anciens alliés du pouvoir du FLN. En d’autres termes, le phénomène d’abstention en Algérie, après plus de deux ans de mobilisations, prend un caractère de rejet de l’ensemble des forces du régime mais notamment du nouveau gouvernement qui prétend le renouveau après le départ de Bouteflika.

Cependant, si ces résultats révèlent une crise politique et de légitimité du régime profonde, elle n’est pas le seul aspect de la crise que traverse l’Algérie. En effet, depuis des mois couve dans le pays un mouvement de mécontentement social qui se traduit par différentes actions de grève. Nous pouvons mentionner la longue lutte (depuis juillet 2020) pour leurs droits syndicaux des ouvriers de Numilog, filiale du groupe appartenant au milliardaire Issad Rebrab. Une lutte qui fait face à la répression policière et à l’abandon total de la part de la grande centrale syndicale inféodée au FLN, l’UGTA.

Mais cette lutte est loin d’être la seule à avoir lieu dans le pays ces derniers mois. Il y a eu des luttes au niveau local mais parfois aussi au niveau national dans différents secteurs. C’est le cas de la grève des enseignants partie d’Oran à la mi-avril mais qui s’est étendue à tout le pays. Ce type de mobilisations et grèves ont eu lieu également parmi les étudiants, dans la santé, à La Poste, dans le secteur des taxis, les pompiers, mais aussi les chômeurs et précaires.

Si ces luttes sont une sorte de traduction sur le terrain direct des luttes économiques et syndicales du grand mouvement du Hirak, elles ne s’y limitent pas. En ce sens, une thématique qui ressort beaucoup au cours de ces mouvements c’est la question de la dignité. Souvent quand les luttes économiques commencent à mettre en avant la question de la dignité cela signifie qu’il existe des questions politiques plus profondes qui mobilisent les travailleurs, les travailleuses, la jeunesse et les classes populaires. La crise économique liée à la pandémie de Covid-19 n’a fait que renforcer le mécontentement ouvrier et populaire.

Cependant, bien que cette vague de luttes ouvrières montre la potentialité du mouvement ouvrier, elle révèle également certaines faiblesses. Comme l’écrit Shelagh Smith, « l’absence d’une lutte unifiée du mouvement ouvrier, des mouvements sociaux et du Hirak a permis au régime de recourir à la répression contre les militants et les journalistes, souvent sous le prétexte de s’attaquer à l’"unité nationale" et à la "sécurité de l’État" ». Autrement dit, les travailleurs et travailleuses en lutte actuellement ont devant eux le défi de coordonner les luttes afin de créer un mouvement unifié au niveau de tout le pays. Un tel mouvement impliquerait l’adoption d’une large et profonde démocratie à la base pour éviter la bureaucratisation de sa direction ou la cooptation par des bureaucrates syndicaux proches du régime. Aussi, cela implique la lutte contre l’influence des courants libéraux et islamistes qui se sont incrustés dans le Hirak mais qui prônaient une féroce opposition à l’inclusion des questions sociales dans les revendications des personnes mobilisées. Cette lutte est aussi celle de la lutte contre la bureaucratie syndicale afin de démocratiser et récupérer les grandes centrales nationales, l’UGTA et CSA, pour les travailleurs et les travailleuses à la base.

Le gouvernement pour sa part ne reste pas passif. Il tentera de construire sa légitimité pour faire passer les contre-réformes néolibérales structurelles en s’appuyant sur la répression des mouvements de contestation mais aussi sur ses partenaires impérialistes. C’est en ce sens que l’Algérie est en train de resserrer les liens diplomatiques et économiques avec l’Espagne et même avec la France. Cela pourrait passer par une implication de l’armée algérienne dans « la lutte contre le terrorisme » menée par la France au Sahel, même si une telle politique reste assez impopulaire parmi la population algérienne. A cela il faut également ajouter les frictions réactionnaires de plus en plus fortes avec le Maroc dans le cadre de la concurrence régionale de ces deux Etats.

Du point de vue des intérêts des travailleurs, au-delà de l’unité des luttes, une autre tâche encore plus stratégique qui se pose à la classe ouvrière algérienne est celle de l’organisation politique des travailleurs et de la jeunesse qui se sont mobilisés lors du mouvement du Hirak et qui continuent à se battre actuellement. Autrement dit, une organisation politique de classe, indépendante du gouvernement et ses agents de la bureaucratie des syndicats, des différentes factions de la bourgeoisie nationale et des forces impérialistes ; une organisation qui se batte pour des objectifs politiques de la classe ouvrière, ce que de notre point de vue signifie un parti organisant dans une perspective révolutionnaire les milliers de travailleurs, travailleuses et jeunes qui se battent depuis plus de deux ans dans le pays.

RP

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