31.1.17

Donald Trump. Le « décret anti-immigration », une démonstration de force ou de faiblesse ?


Philippe Alcoy
 
Depuis vendredi, la polémique et l’agitation sociale secouent le gouvernement de Donald Trump. Après avoir décidé par décret d’interdire l’entrée sur le territoire nord-américain des citoyens de sept pays à majorité musulmane, des mobilisations avec des milliers de personnes se développent dans tout le pays. Les critiques pleuvent de toute part, à l’étranger comme à l’intérieur du pays. Les « 100 jours de grâce » traditionnels pour les nouveaux présidents n’auront même pas duré une semaine pour Trump.


Pendant la campagne, Trump avait promis d’interdire l’entrée aux États-Unis aux musulmans. Cette démagogie extrême avait déjà créé une grande polémique à l’époque. Arrivé au pouvoir, il a mis un peu d’eau dans son vin : ce ne sont pas « les » musulmans qui sont interdits d’entrer aux États-Unis mais « seulement » les citoyens de sept pays dont la majorité de la population est musulmane(Iran, Irak, Syrie, Somalie, Soudan, Yémen, Lybie) et la mesure se limite (pour le moment) à trois mois. Le programme d’accueil des réfugiés est également suspendu (toutes nationalités confondues) pour 120 jours, et pour les réfugiés syriens il est suspendu jusqu’à nouvel ordre.

La raison de cette mesure inouïe dans l’histoire récente ? Empêcher que des « terroristes » arrivent sur le seuil américain. Ces sept pays seraient les plus susceptibles d’envoyer des personnes ayant l’intention de mener des attentats aux États-Unis. Quand on pose la question de savoir pourquoi ces pays et pas d’autres comme l’Arabie Saoudite ou l’Égypte, le gouvernement répond que la liste pourrait être actualisée. Pour certains analystes, les raisons pourraient être d’ordre économique et politique.

L’émotion et la colère ont été immédiates. Les conséquences du décret aussi. Des centaines des personnes ont été arrêtées dans les aéroports et même déportées. Des touristes, des scientifiques, des sportifs et même le personnel de bord des compagnies aériennes ont été humiliés, arrêtés comme des délinquants, sans avoir le droit à voir un avocat. Des personnes ont aussi été empêchées par les compagnies aériennes de monter dans les avions à destinations des États-Unis, comme cela a été le cas d’Air France à Paris.

La réaction populaire a aussi été immédiate. Des milliers de personnes se sont mobilisées à travers le pays depuis vendredi. Des manifestations massives dans les aéroports et dans les rues des principales villes ont notamment eu lieu à New York, Los Angeles, Dallas, Washington.

Il y a eu des condamnations également de la part des dirigeants politiques internationaux comme Merkel, qui assure que cela n’est pas la façon de « lutter contre le terrorisme ». Même Theresa May, Première ministre britannique cherchant à se rapprocher du gouvernement Trump, a critiqué la mesure prise. Le gouvernement du Canada a exprimé son inquiétude et a offert d’accueillir temporairement les personnes refoulées dans les aéroports américains.

Une partie du grand patronat a exprimé son opposition à cette mesure également. Des dirigeants de multinationales comme Facebook, Microsoft, Uber, Starbucks, Airbnb, General Electric ou General Motors ont condamné le décret craignant que la mesure ne touche certains de leurs salariés étrangers hautement qualifiés.

Face à cette commotion nationale et internationale, le gouvernement a reculé partiellement sur certains points. Par exemple, alors qu’initialement la mesure touchait également les détenteurs d’une Green Card (sorte d’équivalent d’un titre de séjour en France), samedi des membres du gouvernement affirmaient que les personnes ayant une Green Card n’étaient pas concernées.

Des juges ont également bloquél’expulsion des personnes arrêtées aux aéroports, jugeant la mesure anticonstitutionnelle et ne permettant pas aux personnes d’avoir droit à un procès juste et à se défendre.

Des figures du Parti républicain ont exprimé leur opposition au décret, notamment l’ex-candidat à la présidence en 2008, le sénateur John McCain. Tout en se disant d’accord avec la politique de sécurité de Trump, il estime que l’interdiction ne va faire que faciliter le recrutement pour les groupes islamistes radicaux.

Le Parti démocrate essaye pour sa part de capitaliser de façon hypocrite le mécontentement et la politisation qui est en train de se développer et de s’approfondir dans le pays. Car si on voit la liste de pays auxquels Trump a imposé les restrictions, on se rend compte qu’il s’agit de pays en guerre, profondément instables ou qui sont à peine sortis de guerres civiles (à l’exception de l’Iran). Dans tous ces pays, les États-Unis sont intervenus militairement ces dernières années et décennies. Et cela indépendamment du parti au pouvoir : aussi bien démocrates que républicains.

Ainsi, ce sont les gouvernements dirigés par ces partis qui ont créé les conditions pour le surgissement, le développement et le renforcement des courants islamistes radicaux. Trump, en ce sens, ne fait que pousser jusqu’à l’extrême cette logique hypocrite : stigmatisation des citoyens de certains pays (on se rappellera de la liste des pays de « l’Axe du Mal » de George Bush) pour soi-disant lutter contre « le terrorisme » provoqué largement par la misère et les désastres des interventions impérialistes.

Ce « décret anti-immigration » (et surtout antimusulman) est en train d’exposer avec grande force les contradictions par en haut. Aussi bien des membres de l’establishment politique que des secteurs puissants du patronat impérialiste déclarent leur hostilité à la mesure de Trump.

Mais que cherche Trump avec cette mesure démagogique et risquée ? Que Trump ait gagné l’élection présidentielle ne lui garantit pas automatiquement de pouvoir gouverner librement. Il rencontre une grande résistance de la part de ce que l’on pourrait appeler « l’État profond », des institutions, des technocrates qui ont leurs propres intérêts, connexions politiques et influence au sein de l’appareil d’Etat. Mais même le Congrès, où le parti Républicain est majoritaire, devient un obstacle pour Trump étant donné que son parti ne lui est pas complètement acquis.

En ce sens, cette mesure réactionnaire et démagogique chercherait à « démontrer » rapidement qu’il « fait ce qu’il promet », et ainsi renforcer sa popularité parmi l’électorat conservateur et xénophobe. De cette façon, il pourrait s’appuyer sur le soutien de ce secteur pour faire pression sur les députés et sénateurs de son parti et obtenir leur soutien.

Cependant, le décret de Trump a eu des conséquences aussi par en bas et la résistance et mobilisation s’amplifie contre le Muslim Ban. Depuis la campagne présidentielle, la société nord-américaine s’est de plus en plus polarisée. L’élection de Trump semble être en train de politiser la société nord-américaine à grande vitesse, notamment parmi les jeunes. Ainsi, les mobilisations contre le décret anti-immigration/islamophobe de Trump constituent une belle occasion pour renforcer l’opposition à la construction du mur à la frontière avec le Mexique et contre toutes les politiques réactionnaires du nouveau gouvernement nord-américain.

Malgré les discours, la posture et la démagogie, le gouvernement de Trump semble déjà être en train de montrer toutes les contradictions et difficultés pour gouverner, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Une étape d’instabilité politique pourrait s’ouvrir et créer une situation inouïe pour la principale puissance mondiale.

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