7.1.16

Les transporteurs russes se révoltent contre une mesure du gouvernement de Poutine


Philippe Alcoy
Publié le 9 décembre 2015
 
Depuis le 11 novembre se développe à travers toute la Russie un fort mouvement de contestation de la part des conducteurs de poids lourds. Des blocages d’autoroutes, des « opérations escargot » et des manifestations dans tout le pays ont été organisées. Les transporteurs contestent une nouvelle taxe que le gouvernement veut leur imposer, une nouvelle qui ne passe pas dans un secteur déjà fortement touché par la récession de l’économie russe.

Le mois dernier, le gouvernement russe a mis en place la taxe « Platon » (Payez par Tonne). Elle implique une taxation par kilomètre parcouru pour les camions de plus de 12 tonnes. Le gouvernement justifie ce nouvel impôt en affirmant que l’argent récolté sera utilisé pour l’entretien des autoroutes. Cependant, les transporteurs estiment qu’étant donné le vaste territoire russe cela va ajouter un poids économique à une situation déjà très délicate et en même temps, ils ne comprennent pas l’argument du gouvernement puisque les impôts qu’ils payent servent déjà à l’entretien des autoroutes. Pour compléter le tableau du mécontentement, c’est une entreprise privée, dont l’un des propriétaires est le fils d’un milliardaire très proche de Poutine, qui s’occupera de facturer la taxe.


Une lutte collective malgré l’atomisation du secteur

En Russie, on compte environ deux millions de personnes travaillant dans ce secteur. Bien qu’il y ait quelques grandes entreprises, pour lesquelles la nouvelle taxe représente un coût marginal, une très grande partie du secteur est composée de travailleurs possédant leur seul et unique camion. Souvent il s’agit d’une affaire familiale dans des régions économiquement faibles comme au Daguestan, près de la Géorgie, d’où est partie la lutte actuelle. Même si de petites organisations locales existent, les transporteurs ne sont pas syndicalisés et sont fortement atomisés.

Cependant, ils ont réussi à organiser des manifestations massives à travers le pays, le plus importante ayant réunie 17.000 personnes au Daguestan. Les transporteurs ont aussi obtenu le soutien de travailleurs de secteurs auxquels ils sont liés comme les salariés des ports. Des partis politiques comme le Parti Communiste ont aussi manifesté leur soutien aux travailleurs.

A la différence d’autres secteurs de travailleurs humiliés et démoralisés tout au long des années dits de « transition » (réintroduction du système capitaliste) en Russie, les transporteurs sont un secteur qui a profité des années de la croissance économique et du développement du commerce. C’est peut-être cela leur « réservoir subjectif » de force pour se battre.

Ainsi, face à l’ampleur que prend peu à peu la contestation, le pouvoir à fait quelques concessions comme baisser le montant à payer par kilomètre parcouru de la nouvelle taxe, ce qui n’est pas suffisant car les transporteurs exigent l’abandon du nouvel impôt.

Les dirigeants russes sont conscients de ce danger et c’est pour cela que face à la contestation des transporteurs ils combinent les concessions - tout en laissant (pour le moment) en place la nouvelle taxe - et la répression (ces derniers jours pour éviter qu’un manifestation se déroule à Moscou bloquant la circulation de la capitale russe, la police a utilisé tout type de prétexte pour arrêter les camions sur la route, y compris des soi-disant « actions antiterroristes »). Eviter que la contestation gagne d’autres secteurs est une priorité pour le gouvernement.

Une faille dans le « pacte social » du régime poutinien

La rage des transporteurs, pour le moment, est principalement dirigée contre les oligarques proches du pouvoir chargés de la collecte de la nouvelle taxe qu’ils voient comme ceux qui vont bénéficier de ce nouvel impôt, tel Igor Rotenberg, fils du milliardaire et ami personnel de Poutine Arkady Rotenberg.

Malgré le fait que la crise ait affecté leur niveau de vie, cela ne se semblait pas se traduire mécaniquement à travers un mécontentement avec le gouvernement et encore moins avec Poutine. Et cela est valable pour le reste de la société. Ainsi, après le début de la crise ukrainienne la popularité de Poutine et son gouvernement a monté en flèche (85% d’opinions favorables). Cependant, cette nouvelle mesure semble avoir été l’élément de trop pour les travailleurs de ce secteur et cela pourrait avoir des conséquences bien au-delà.

Andrey Pertsev, un analyste du journal économique russe Kommersant, l’explique comme ceci dans un article publié par le Centre Carnegie de Moscou : « avant le mouvement, les transporteurs étaient supposés être des citoyens normaux, apolitiques. Un sur quatre portait sur sa cabine un drapeau soutenant les russes d’Ukraine, un sur trois y avait mis un portrait de Poutine. Le gouvernement a provoqué leur colère en violant le contrat social qui sous-tend le régime de Poutine selon lequel les gens doivent rester en dehors de la politique en échange de bénéfices sociaux pourvus par le gouvernement – ou au moins de ne pas vider les poches des citoyens. Parallèlement aux transporteurs, d’autres groupes sociaux sont en train de sentir la rigueur. Les salariés du secteur public ne reçoivent pas leurs salaires à temps. Les conducteurs sont en train de payer des péages pour l’utilisation de l’autoroute Moscou-Zelenograd. Dans les banlieues de Moscou, des parkings payants sont en train d’être introduits, ce qui a provoqué des manifestations. Pendant des années, les autorités ont évité de prendre des décisions désagréables. (…) Mais au moment où l’on connait un resserrement budgétaire, l’Etat change son fusil d’épaule tout d’un coup et dit que l’on doit payer pour tout ».


Vers où ira le mouvement ?

Certains estiment que le gouvernement a sous-estimé la portée de la contestation des transporteurs et se demandent si le mouvement pourrait prendre des airs d’un « Solidarnosc » comme en Pologne au début des années 1980 ou des grèves des mineurs à la fin des années 1980 et début des années 1990 avant la chute de l’URSS. D’autres estiment que le mouvement actuel n’a aucune chance de déboucher sur ce type mobilisation sociale.

A l’heure actuelle il semble difficile de dire vers où se dirige exactement le mouvement et s’il sera capable de se rallier à d’autres secteurs de la société, des travailleurs, de la jeunesse ou s’il va s’essouffler. Cependant, on ne peut pas exclure qu’indépendamment du résultat de la contestation actuelle, la lutte des transporteurs puisse devenir un premier point d’inflexion dans la popularité du gouvernement et du président russe. Et qu’au fur et à mesure que la crise économique avance, les luttes deviennent de plus en plus importantes et les affrontements avec le pouvoir local et fédéral de plus en plus frontaux.

La Russie se trouve impliquée dans des interventions militaires couteuses (Syrie, Ukraine), son économie est frappée par la récession, qui est à son tour aggravée par les sanctions économiques imposées par les Etats-Unis et l’UE. Rien ne semble indiquer pour le moment que ces sanctions vont être levées ni que la situation économique va s’améliorer. En ce sens, même s’il n’y a pas de relation mécanique, les risques d’un plus grand mécontentement social vont croissants. Dans les prochains mois, on verra si d’autres secteurs de travailleurs et/ou la jeunesse suivent l’exemple des transporteurs et si le régime sera capable de les empêcher, de les canaliser ou si l’on se dirigera vers l’ouverture de brèches dans un régime que certains présentent comme très « solide ».

Source: RP

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