7.1.16

"Front républicain" : de la tactique électorale au "principe moral"


Philippe Alcoy
Publié le 18 décembre 2015
 
Au résultat des élections, elle s’écrit avec joie : « NO PASARAN ! Le FN n’a remporté aucune région ! Les français ont poussé leur coup de gueule au premier tour, mais ensuite, ils rappellent bien qu’ils tiennent aux valeurs de la République ». Et puis elle ajoute : « Cette fois, les gens se sont vraiment mobilisés pour voter. Ne crois pas que je vote par conviction : cela fait longtemps que je vote pour faire barrage. Mais là, ça montre que ça a été utile ! ». Elle exprime un tel soulagement que je ne sais pas comment pas lui dire que « NON c’est pas comme ça qu’il faut penser ». Pour moi, c’est une nouvelle confirmation que les idées sont une lutte de tous les jours, avant tout au sein de notre classe. Cette amie, avec qui je discute, est prise, comme beaucoup, dans un chantage ambiant visant à nous forcer à choisir « le moins mauvais ». Une logique qu’il est essentiel de déconstruire, pour ne pas se tromper de direction.

Naissance et évolution du Front Républicain


Elle poursuit : « Sarkozy a dit « ni-ni », tandis que le PS, lui, s’est grandi moralement. Il a su se retirer pour laisser place au Front Républicain, et il a gagné son pari ». Mais concrètement, qu’est-ce que ce « front républicain » ?

Si l’on regarde les faits historiques, on apprend que ce concept de « Front Républicain » a d’abord désigné l’alliance électorale du centre-gauche pour les législatives de 1956 : regroupant la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière), l’Union démocratique et socialiste de la Résistance de Mitterrand et les gaullistes de gauche. Cette alliance s’est constituée contre la menace « poujadiste » mais aussi pour préserver le régime menacé par la guerre d’Algérie.

Ainsi le « front républicain » consiste bien à faire bloc entre les « partis républicains » contre les partis « non républicains » ou « antirépublicains ». Une pratique antérieure s’était déjà développée sous la IIIe République : le « désistement républicain ». Celui-ci consistait en un accord entre des partis de gauche qui estimait que les autres forces devaient retirer leurs listes au second tour à la faveur de la liste la mieux positionnée face aux forces « réactionnaires ».

Comme on voit ces variantes de front ou désistement républicain naissent et se développent comme union des partis républicains mais de gauche. C’est surtout à partir des années 1980 et avec les premiers succès électoraux du FN qu’il va prendre la forme d’une union de l’ensemble des partis républicains (droite et centre inclus), en vue de « défendre la république » des « menaces ».

Si aujourd’hui le « front républicain » est principalement dirigé électoralement contre le FN, comme le 21 avril 2002, où la Gauche Plurielle avait appeler à voter Chirac, ou comme lors de ce « 21 avril » régional avec le « barrage républicain » du PS de Hollande-Valls, il pourrait, dans un tout autre cas, se produire face à des partis de gauche radicale ou d’extrême gauche remettant en cause, même partiellement, les intérêts des classes dominantes et le régime.

Une tactique électorale

 

Le « front républicain » n’est autre chose qu’une tactique électorale des principaux partis du régime soumis à leurs calculs conjoncturels. Il n’est aucunement un « principe moral » ou répondant à des « valeurs supérieures ». C’est ainsi que lors de ces élections, comme par le passé, on a constaté des désaccords sur la pertinence de retirer ou fusionner les différentes listes face au FN au second tour.

A droite Sarkozy avait opté par le « ni-ni », critiqué par la suite par Christian Estrosi et Xavier Bertrand qui doivent tous deux leur victoire, comme ils l’ont eux-mêmes reconnus, aux voix de « l’électorat de gauche ». Mais du côté du PS, alors que Valls appelait ses candidats à se retirer dans trois régions à la faveur de LR, le candidat PS du Grand-Est Jean-Pierre Masseret s’est maintenu au second tour, avant d’être désinvesti par le PS.

L’hypocrisie du PS et de Les Républicains face au FN

 

« Quand il en va de la République, il faut être désintéressé, il faut être à la hauteur des événements. Quand on aime ce pays, on va droit au but et on appelle à voter pour Les Républicains (…) Il y a deux visions et dimanche prochain il faudra choisir entre ces deux visions de la France ». C’est comme ça que Valls appelait à voter pour le parti de Sarkozy. Il s’agirait de « visions » différentes entre le camp « républicain » et le FN.

Comme l’explique Joël Gombin, coauteur de l’ouvrage Le Front national. Mutations de l’extrême droite française, dans un article du Monde Diplomatique : Le mythe du front républicain permet (…) de justifier des revirements politiques, au nom d’une lutte supérieure contre le FN. Pour celui qui le mobilise, il offre l’occasion de se placer automatiquement dans le camp du bien, de la République et de ses valeurs, sans avoir à préciser ce que signifient concrètement ces référents, puisqu’il est entendu que l’extrême droite n’en relève pas ».

Or, face à la politique réactionnaire du gouvernement, de contrôles aux frontières, de limitation des droits fondamentaux, de renforcement des forces répressives de l’Etat et d’une fuite en avant guerrière avec une nouvelle intervention en Syrie, nationaliste et xénophobe, avec la déchéance de nationalité, on pourrait dire que l’on assiste à une vraie lepénisation du PS. Et la droite, malgré le fait qu’elle soit prise en étau entre un Hollande Lepénisé et le véritable FN, ne prétend pas non plus rester en marge de cette droitisation du champ politique, bien au contraire.

Certes, le Front National n’a gagné aucun exécutif dans les régions mais en voyant la politique et les discours des partis du régime, on peut, encore plus aujourd’hui, s’interroger sur quelle est la barrière qui sépare le « camp républicain » de la « réaction antirépublicaine ».

Un programme qui n’est pas encore crédible pour le grand patronat

 

Par ailleurs, malgré cette « lepénisation » évidente des partis du régime, le « front républicain » continue à marcher, ou tout du moins à empêcher, pour le moment, le FN de prendre le pouvoir dans des instances importantes de l’appareil d’Etat. De cette façon, les appareils du PS et des Républicains réussissent à faire front contre le FN sur les postes de l’exécutif et de présidence. Cependant, le PS, plus particulièrement, a lors de ces régionales, perdu un grand nombre de postes de conseillers régionaux et a vu son maillage territorial fondre, dans la continuité des municipales de mars 2014 et des départementales de mars 2015.

Ce « sursaut républicain », prôné en dernière instance par la gauche et la droite, et cela en fonction des rapports de forces électoraux en présence, est adoubé par le MEDEF et les médias dominants. Cela s’explique notamment par le fait que la véritable ligne de démarcation entre le FN et les partis de gouvernement, et notamment un PS lepenisé, se pose sur la question de l’euro et de l’UE. Le FN défend la sortie de l’UE et de l’euro ainsi qu’un retour réactionnaire au franc aux frontières nationales, ce qui aujourd’hui, est en décalage par rapport aux intérêts impérialistes du grand patronat français.

Cela ne veut aucunement dire pour autant que le FN défendrait un programme « anticapitaliste » ou « anti-impérialiste ». Ces points de son programme répondent en réalité aux intérêts des secteurs capitalistes en difficultés, petits et moyens qui sont faibles face à la concurrence internationale. De là la nécessité de revenir aux frontières nationales (et surtout aux douanes protectrices), à l’intervention dans l’économie d’un « Etat stratège », de rompre avec l’euro pour pouvoir dévaluer (faire baisser les salaires), entre autres.

En ce sens, le FN ne peut pour le moment être une alternative de pouvoir pour le grand patronat français. En outre, il s’agit d’un parti qui n’a pas encore démontré dans les faits ce qu’il est en mesure de faire en termes de gestion de l’Etat. Ainsi même si le FN n’a pas obtenu aucune présidence de régions, ce sont bien ses idées qui, au-delà de cette campagne, dominent désormais une large partie de la classe politique.

Source: RP

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