2.7.15

Référendum grec. Une boîte de Pandore qui ouvre des brèches pour les exploité-e-s


Philppe Alcoy

Comme nous le soulignons dans notre déclaration, la convocation d’un référendum sur les termes du plan d’austérité proposé par la Troïka relève d’un geste désespéré pour mettre la pression sur les « partenaires » européens d’Athènes face à l’échec de la stratégie de négociations mise en place par le gouvernement Syriza-Anel. Cependant, les événements sont en train de prendre une tournure qui force les deux parties à camper sur leurs positions alors que, parallèlement, on assiste au développement de dynamiques politiques, économiques et sociales qui pourraient s’avérer incontrôlables.

A en croire les déclarations des dirigeants européens, l’annonce de Tsipras dans la nuit de vendredi à samedi les a pris par de court. La Troïka ne s’attendait pas à ce coup de poker pour la faire céder alors que ses exigences s’imposaient depuis le début des négociations au mois de février.

L’intention de Tsipras et du gouvernement est clairement de pousser la Troïka à reculer un peu dans son intransigeance mais aucunement de rompre les négociations avec celle-ci. Néanmoins, la réponse brusque de l’Eurogroupe, qui a décidé de ne pas étendre le programme de « sauvetage » et de geler le mécanisme d’assistance financière de la BCE (ELA), a plutôt braqué la partie grecque, poussant Tsipras, malgré lui, à adopter un discours beaucoup plus « ferme ». C’est ainsi qu’il a fini par appeler explicitement à voter « non ».

Au-delà du référendum, au-delà de la dette grecque : d’immenses risques pour la zone euro et l’UE 

 

Dans la foulée de la confusion créée par cette situation le gouvernement grec s’est vu obligé d’imposer le contrôle des capitaux et la fermeture du secteur bancaire, au moins jusqu’à la tenue du référendum. Malgré les queues devant les distributeurs automatiques, la population semble, pour l’instant, inquiète mais calme. Par ailleurs, il est quasi certain que la Grèce ne va pas payer les 1,6 milliards d’euros au FMI mardi 30 juin.

Le risque d’un Grexit désordonné et d’un défaut de paiement se concrétisent de plus en plus, même si personne ne semble encore accepter cette perspective. Les analystes ont beau affirmer que les risques de contagion seraient contrôlés et que la zone euro est davantage prête à ce type de situations qu’il y a trois ans, les conséquences économiques et surtout politiques pourraient être imprévisibles. Ainsi, malgré les déclarations des experts qui se veulent rassurant quant aux risques, à court terme, pour l’euro et l’UE, le vrai danger se pose à moyen et à long terme pour les puissances centrales de l’UE.

En effet, la sortie d’un pays de la zone euro serait un coup dur porté à la conviction arrogante, partagée par une bonne partie du personnel politique impérialiste en Europe, selon laquelle l’adhésion à l’euro serait « irréversible ». La conséquence serait la tentation, réelle ou illusoire, pour d’autres pays en difficulté économique, de choisir de sortir de la monnaie unique pour dévaluer et essayer de rattraper de cette façon l’écart de compétitivité face aux « partenaires » européens les plus puissants. Du point de vue du monde du travail et des classes populaires, cependant, la déflation et l’austérité actuelles tout comme la dévaluation et la perte indirecte de pouvoir d’achat sont deux perspectives tout aussi réactionnaires.

Mais sortir de l’euro voire de l’UE pourrait éventuellement signifier le retour au protectionnisme en Europe. En effet, ce serait un recul important pour un pays comme l’Allemagne dont la zone commerciale stratégique qu’est l’UE pourrait être fragmentée par des barrières douanières. Face au caractère insoutenable de la zone euro actuellement, certains secteurs de la classe politique allemande sembleraient néanmoins favorables à la création d’une Europe à deux vitesses. C’est notamment ce que soutiendrait le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, qui est celui qui a le plus durement rejeté la dernière offre de négociation avancée par Tsipras.

Ce qui est clair, c’est qu’une expulsion dramatique et chaotique de la Grèce de la zone euro, voire de l’UE, pourrait avoir un autre effet plus politique. L’Union pourrait perdre de son « aura » de projet d’unité et de solidarité entre les peuples. Ce désenchantement pourrait faire progresser l’influence des tendances eurosceptiques au sein de la population dans une série de pays, à commencer par les plus touchés par la crise.

Il est clair que dans un tel scénario, les puissances européennes ne resteraient pas les bras croisés. Elles feraient tout pour asphyxier l’économie grecque et faire tomber le gouvernement Syriza-Anel, tentant d’avancer dans une semi-colonisation accélérée du pays pour que son économie ne soit pas viable sans assistance de l’impérialisme. L’objectif serait que la Grèce devienne une sorte de « protectorat économique ».

Cette perspective n’est pas sans risques et pourrait devenir facilement un cauchemar géopolitique, économique et social pour les dirigeants européens. C’est pour cela que, plus ou moins ouvertement, à travers des gestes tels que le non-arrêt complet des financements pour les banques grecques à travers la BCE ou le discours de Jean-Claude Juncker, loin d’avoir tourné politiquement la page du dossier grec, la Troïka est en train de faire campagne pour le « oui ».

Une victoire du « non » pourrait en effet la mener à devoir choisir entre un douloureux Grexit ou une très inconfortable nouvelle négociation. Face à ces solutions, mauvaises dans les deux cas pour le noyau central de l’impérialisme européen, on ne peut exclure une solution intermédiaire consistant en un défaut de paiement de la Grèce qui resterait dans la zone euro et introduirait éventuellement une monnaie parallèle comme cela avait été le cas de l’Argentine lors de la crise du début des années 2000, le tout accompagné d’un contrôle des changes durable et d’une restructuration bancaire sur le long terme en tant que programme global de réduction de la dette. Le facteur temps sera clef de manière à éviter que les tendances les plus extrêmes des deux parties en présence ne s’exacerbent au cours des prochains jours.

Le gouvernement grec entre le « oui » et le « non »

 

Pour le gouvernement Syriza les choses ne sont pas faciles non plus. Si, dans les conditions actuelles, le « oui » l’emporte ce dimanche, l’exécutif serait soit forcé de convoquer de nouvelles élections, soit de procéder à un remaniement du gouvernement pour y faire entrer des membres des partis d’opposition pro-Troïka pour former un gouvernement « d’unité nationale », soit se voir imposer un « gouvernement technique ».

Cependant, en cas d’élections anticipées, rien ne garantit que Syriza les remporte à nouveau étant donné le discrédit des partis traditionnels, ce qui est un écueil politique important pour la Troïka. Même dans le cas d’une victoire des partis pro-Troïka, ils se trouveraient face au problème non-résolu de la dette, ce qui pourrait redonner un certain prestige à Tsipras qui se présenterait comme le seul homme politique grec à avoir résisté aux créanciers pendant six mois.

Si le « non » l’emporte, toujours dans les conditions actuelles, ce serait une victoire politique importante pour Syriza. Mais Tsipras l’a déjà dit : cette victoire serait une façon de revenir à la table de négociations, dans de meilleures conditions. Or, rien ne garantit que la Troïka n’accepte de négocier en acceptant une telle défaite politique. Même si cette possibilité n’est pas à exclure, il est évident que la confiance entre les négociateurs de la Troïka et la Grèce serait quasiment rompue.

Une autre possibilité qui semble de plus en plus difficile serait que Tsipras recule à la dernière minute et arrive à un accord avec la Troïka et appelle à voter « oui ». Cette hypothèse improbable pourrait l’être moins si, dans les sondages d’opinion, le « oui » avance substantiellement. Cela pourrait ouvrir une situation de crise au sein de Syriza avec son aile gauche, exacerber le mécontentement des secteurs ouvriers et populaires qui voient encore en Tsipras un défenseur de la « nation humiliée ». Des organisations favorables au « non » mais hostiles à Syriza comme le KKE, Antarsya et même Aube Dorée, pourraient se renforcer auprès de cette frange déçue de l’électorat Syriza.

Une dernière chose à prendre en compte c’est que la droite et la Troïka ont encore une arme contre Tsipras : le président de la République, Prokópis Pavlópoulos, est un vieux routier de la politique et de Nouvelle Démocratie. Il a déjà menacé de démissionner en cas de « Grexit », ce qui provoquerait des élections anticipées. C’est Tsipras lui-même qui a fait pression pour que cet ancien ministre et député de droite accède à la présidence, une preuve de plus du caractère bourgeois du gouvernement Syriza-Anel.

Aucune confiance dans le gouvernement Syriza-Anel

 

La « gauche de la gauche » et la gauche de Syriza n’ont de cesse, ces derniers jours et ces dernières heures, de tresser des lauriers à Tsipras. Mais ce n’est pas la pression de la rue qui a poussé Tsipras à convoquer à un référendum mais son intention d’améliorer avec une certaine dose de naïveté son rapport de force dans les négociations et d’assurer, avant tout, sa survie politique. C’est ce qui l’a mené, par erreur, à la rupture que les analystes craignaient tant.

Cependant, en raison de l’ensemble des éléments soulignés plus haut, pour la première fois, des brèches dans le rapport entre les créanciers et les masses grecques se sont ouvertes et ces dernières pourraient en tirer profit pour passer à l’offensive. S’opposer résolument au plan d’austérité de la Troïka et à tout plan d’austérité, c’est, pour le monde du travail, les classes populaires et la jeunesse de Grèce, une question de vie ou de mort. En effet, la dernière proposition faite par la Troïka et qui devrait être soumise à référendum est, bien entendu, humiliante. Mais le plan économique présenté par le gouvernement Syriza-Anel la semaine dernière est également réactionnaire. Les milliers de personnes qui se sont mobilisées lundi soir devant le Parlement grec, Place Syntagma, à Thessalonique et dans les principales villes du pays pour dire « non » à l’austérité montrent l’opposition populaire à toutes les coupes budgétaires et toutes les attaques contre les conditions de vie, d’où qu’elles viennent.

La seule alternative pour ouvrir une alternative progressiste serait le retour sur le devant de la scène du mouvement ouvrier, des mouvements sociaux et du mouvement antifasciste, des grèves et des occupations contre la catastrophe qui guette les masses, durement frappées par ces années d’austérité.

Une victoire du « non » au référendum pourrait encourager les masses mais ne changerait rien si elle n’est accompagnée d’une action indépendante des travailleurs face au drame de la dette et à l’humiliation des classes populaires que veulent imposer les puissances impérialistes. Il faut que les exploités se mobilisent en toute indépendance du gouvernement, des capitalistes locaux et des impérialistes qui veulent imposer la semi-colonisation du pays. Pour cela on ne peut faire aucune confiance en un gouvernement qui s’est déjà montré ouvert à appliquer « l’austérité de gauche ».

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