19.6.15

Surenchère militariste entre les Etats-Unis et la Russie


Philippe Alcoy
 
Mardi dernier on apprenait dans la presse que la Russie va renforcer son arsenal nucléaire avec 40 missiles intercontinentaux. Cela fait suite à l’information révélée dans le New York Times selon laquelle les Etats-Unis seraient prêts à installer de l’armement lourd dans les pays baltes et dans d’autres pays d’Europe de l’Est membres de l’OTAN. Déjà lors du défilé du 9 mai commémorant la victoire de l’URSS sur le régime nazi, Moscou avait fait défiler ses nouveautés militaires. Assiste-t-on à une partie de poker politico-militaire entre la Russie et les Etats-Unis ou à une vraie escalade militariste qui préparerait des évènements tragiques, y compris un conflit nucléaire ?

Aucune hypothèse ne devrait être écartée. Cependant, pour l’instant, il semble peu probable que les Etats-Unis, aussi bien que la Russie, envisagent de s’engager à court terme dans un conflit militaire, aux conséquences imprévisibles. En effet, même si les deux camps s’opposent ouvertement sur la crise ukrainienne, ainsi que sur d’autres conflits, et malgré leurs intérêts contradictoires, ils se voient objectivement forcés de collaborer sur d’autres terrains (la lutte contre Daesh, le dossier du nucléaire iranien).

Cependant, aussi bien pour l’un que pour l’autre la crise autour de l’Ukraine comporte des enjeux centraux. La Russie cherche en effet à préserver ce qu’elle considère sa « zone d’influence », dont l’Ukraine constitue une pièce centrale. C’est cela qui explique sa détermination à garder le contrôle sur une partie au moins du territoire ukrainien.

Les Etats-Unis, de leur côté, essayent parallèlement de repousser le plus à l’Est possible la frontière de la « zone d’influence » russe et de freiner l’avancée de la Russie dans certains pays, notamment en Europe de l’Est et du Sud. En effet, en profitant de la crise économique et politique que certains pays de la région connaissent, Poutine tente de créer de nouvelles alliances géopolitiques qui contrecarrent la progression que l’OTAN a effectuée dans la région depuis la chute du Mur de Berlin et les vagues d’adhésion à l’Alliance transatlantique, notamment en Pologne l’un des pays les plus farouchement opposés à Moscou.

La déstabilisation politique qui secoue certains pays en Europe de l’Est pose des risques pour les impérialistes et pour la Russie. En effet, ces bouleversements sociopolitiques pourraient éventuellement amener au pouvoir des fractions à même d’imposer certains changements dans le jeu des alliances internationales entre pays. Ainsi, cette région redevient un élément important pour les disputes géopolitiques des différentes puissances.

Le principal objectif stratégique de Washington est Berlin

 

Au fur et à mesure que la crise ukrainienne s’approfondissait on a vu de plus en plus clairement des divergences surgir entre les puissances impérialistes occidentales, notamment entre l’Allemagne et les Etats-Unis. Alors que ces derniers se sont montrés beaucoup plus agressifs contre Poutine, attisant les tensions sur le terrain militaire et s’appuyant sur les gouvernements les plus belliqueux et antirusses de la région comme celui de la Pologne et des pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie), l’Allemagne a adopté une position beaucoup plus tournée vers le dialogue.

Cela ne relève pas d’un certain « pacifisme » allemand ou même d’un impérialisme plus « bienveillant » et « humain ». Les souffrances imposées aux classes populaires de Grèce et d’autres pays de l’UE par le gouvernement d’Angela Merkel sont une preuve de son caractère tout aussi réactionnaire que celui de Barack Obama.

Cependant, les capitalistes allemands et européens ont beaucoup plus à perdre dans une dégradation de leurs relations avec le régime russe que les Etats-Unis. C’est cela qui explique d’ailleurs toutes les pressions sur l’Allemagne, en interne comme en externe, pour lever les sanctions économiques contre la Russie, mises en place depuis juillet 2014.

Les Etats-Unis, dont l’hégémonie mondiale connait un recul depuis plusieurs années et même si aucune autre puissance impérialiste n’apparait comme candidate à les remplacer, essayent d’empêcher le renforcement de pays qu’ils voient potentiellement comme des rivaux, notamment l’Allemagne. Ainsi, dans leur logique, plus la situation restera instable sur le continent, plus il sera difficile pour l’Allemagne de stabiliser sa domination sur l’Europe et éventuellement de concurrencer les Etats-Unis sur d’autres régions de la planète, notamment l’Asie de l’Est.

En ce sens, pour les américains, pousser l’UE vers un affrontement avec Poutine permettrait d’affaiblir les liens entre la Russie et les puissances européennes, à commencer par l’Allemagne, et rendrait ainsi plus difficile la constitution d’un axe « Berlin-Moscou » potentiellement dangereux pour l’impérialisme américain.

Les alliés de Poutine en Occident

 

Jusqu’à présent la Russie a su jouer avec ces contradictions entre les impérialistes européens et les Etats-Unis, même si elle n’a pas encore réussi à faire que les premiers mettent fin aux sanctions économiques. Poutine utilise d’ailleurs les brèches ouvertes par la crise économique et politique que traverse l’UE et essaye de se rapprocher de certains gouvernements, parfois assez disparates politiquement. Ainsi, il tente de coopter des gouvernements marqués très à droite comme celui de Viktor Orban en Hongrie et, dans le même temps, il développe de bonnes relations avec le gouvernement Syriza-Anel en Grèce. Un autre allié de poids pour la Russie est l’Italie avec des échanges économiques entre les deux pays qui sont d’environ 49 milliards d’euros par an.

Ce rapprochement entre Moscou, Rome et Athènes est très important pour Poutine étant donné que ces deux pays sont au cœur de son projet de pipeline « Turkish Stream » qui amènera le gaz russe vers l’Europe en contournant l’Ukraine. D’ailleurs, dans ce projet la Russie engage un autre partenaire stratégique de l’impérialisme au Moyen-Orient : la Turquie.

Mais Poutine ne se limite pas à ces pays. Il essaye de se procurer des alliés politiques aussi bien dans les pays de l’ancien « bloc soviétique » à l’Est de l’Europe que dans les pays européens centraux. Pour ce faire, la Russie ne compte pas seulement sur le soutien traditionnel de certains courants de la gauche néostalinienne ou tiers-mondiste. Comme l’affirment des analystes du New York Times, Poutine s’appuie surtout sur des « forces d’extrême-droite opposées à l’Union Européenne et qui sympathisent avec l’attaque de Poutine contre ce qu’il appelle le déclin moral de l’Ouest ».

Selon ces mêmes auteurs, bien que le cas le plus notable soit le prêt de plus de 10 millions d’euros concédé au FN en France par une banque russo-tchèque, le régime de Poutine serait en relation avec d’autres partis d’extrême-droite comme le parti anti-euro Alternative pour l’Allemagne, le Jobbik en Hongrie, l’Attaka en Bulgarie, le Parti du Peuple de Slovaquie ainsi qu’avec des partis pro-russes dans les pays baltes. Selon le centre de recherche « Political Capital Institute » basé à Budapest, 15 partis d’extrême-droite européens seraient liés à la Russie.

Il est clair qu’avec ces alliances le régime poutinien cherche à exploiter les brèches et contradictions de l’UE en soutenant des partis et gouvernements susceptibles de diviser les dirigeants européens sur des questions importantes comme le maintien des sanctions contre la Russie, entre autres.

Un monde de plus en plus instable

 

Cependant, malgré cette politique qui cherche à déstabiliser les puissances impérialistes, les discours et les annonces militaristes sur l’achat d’armement lourd et d’exercices militaires, la Russie ne semble pas vouloir d’un affrontement avec les occidentaux, en tout cas pour le moment. Ainsi, dans un entretien au journal italien Corriere Della Sera Poutine déclarait : « je pense que seulement un fou et seulement dans un rêve peut imaginer que la Russie pourrait attaquer soudainement l’OTAN ».

En effet, Poutine est conscient des risques qu’un tel affrontement impliquerait et que cela ne saurait être qu’un recours de dernière instance face à une situation où son régime n’aurait plus aucun autre choix.

Mais, une chose est sûre néanmoins, depuis le début de la crise en Ukraine le monde est rentré dans une situation de grande instabilité géopolitique. Un analyste militaire russe affirme dans les pages du New York Times : « tout le monde devrait comprendre que nous sommes en train de vivre dans un monde complètement différent depuis deux ans (…) Dans le monde, que nous avons perdu, il était possible d’organiser la sécurité des pays avec des traités, avec des mesures de confiance mutuelle (…) Maintenant, nous sommes arrivés à une situation complètement différente où en général la voie pour assurer la sécurité des pays est la dissuasion militaire  ».

La période d’après-Guerre Froide est finie. L’accélération du déclin relatif de l’hégémonie nord-américaine (les Etats-Unis n’arrivent plus à imposer leurs propres choix sans résistance) se combine avec le fait que des puissances régionales avec un grand poids géopolitique et militaire, comme la Russie, défient les puissances impérialistes sur certains terrains. Pour le moment Poutine est le dirigeant international qui le fait de la façon la plus ouverte.

Cependant, son opposition aux Etats-Unis n’a rien de progressiste, comme certains secteurs de gauche font croire. C’est le cas notamment de certaines fractions de gauche liées aux régimes d’Amérique latine dits « progressistes » comme Nicolas Maduro au Venezuela ou Rafael Correa en Equateur. Cela reflète en effet une vision simpliste qui considère que tout opposant aux Etats-Unis serait progressiste. La réalité c’est que sa politique grande-russe, antipopulaire et pro-capitaliste, au-delà d’un certain soutien au niveau national, lui empêche de gagner la sympathie des masses populaires à travers la planète (comme cela avait été le cas avec Hugo Chavez au Venezuela, malgré sa politique marquée par le nationalisme bourgeois). Ses alliances avec les pires groupes et partis d’extrême-droite en Europe en sont une autre preuve.

Contre les visions qui avaient effacé de l’horizon de la politique internationale les conflits entre les grandes puissances mondiales, nous devons constater que ces mouvements, prises de position et dissuasions militaires démontrent que le capitalisme c’est l’exploitation et la guerre. Pour les millions de travailleurs et travailleuses, pour la jeunesse et tous les opprimés les différentes options capitalistes et impérialistes ne représentent aucune alternative. Il leur faudra s’organiser pour lutter pour leurs propres intérêts économiques, sociaux et politiques.

17/06/2015

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