19.6.15

La Troïka veut faire payer le gouvernement grec


Philippe Alcoy
 
L’Eurogroupe du jeudi 18 juin s’est soldé par un nouvel échec des négociations entre la Grèce et ses créanciers. Toujours pas d’accord en vue qui permettrait de débloquer le déboursement de la dernière tranche du prêt accordé au pays dans le cadre du plan de « sauvetage » international, mais avant même le début de la réunion, peu d’analystes et responsables croyaient en la possibilité d’un accord. Un sommet extraordinaire des responsables de la zone euro aura lieu lundi prochain et les rumeurs de défaut se font de plus en plus fortes.

La Troïka, malgré toutes les concessions faites par le gouvernement de Tsipras, continue à avoir une attitude intransigeante. Elle exige toujours que la Grèce s’engage à « refonder » son système de retraites qui serait, selon ces dirigeants impérialistes, « trop généreux » et « couteux » (16% du PIB). Elle demande également des réformes du marché de l’emploi et surtout des excédents budgétaires primaires (avant le paiement des services de la dette) pour les années à venir, ce qui impliquerait que le gouvernement dirigé par Syriza prenne plus de mesures d’austérité et procède à des augmentations d’impôts.

A l’issu de l’Eurogroupe divers dirigeants européens et des institutions internationales ont fait des déclarations consistant à faire passer le gouvernement grec comme étant l’intransigeant : « Je lance un appel au gouvernement grec pour revenir sérieusement à la table des négociations (…) [Il faut qu’il] accepte de faire des compromis raisonnables [pour] éviter un sort qui serait tout à fait catastrophique », déclarait Pierre Moscovici, commissaire européen aux finances. Mais la plus virulente a été la directrice générale du FMI, également française, Christine Lagarde. Avec un mépris et arrogance caractéristiques de la classe qu’elle représente elle a lancé à la fin de la réunion : « l’urgence est de rétablir le dialogue, avec des adultes dans la salle ».

D’un point de vue économique les exigences de la Troïka expriment le fait qu’elle cherche à s’assurer qu’elle récupèrera l’argent investi dans la dette grecque. Mais cette attitude intransigeante, bien qu’elle implique des contradictions internes, a surtout des motivations politiques. En effet, les gouvernements des puissances européennes veulent imposer une humiliation totale à Syriza qui, la corde au cou et sur au bord de l’asphyxie financière, devrait accepter de capituler devant les exigences de ses créanciers et ainsi commettre un « suicide politique ».

Ils cherchent à donner une leçon politique à celui qui d’une certaine façon à voulu remettre en cause, même très partiellement, les termes de la relation politique. Et cela se voit clairement car nous ne sommes pas face à un gouvernement dur, inflexible, comme certains s’attendaient à gauche avant les élections, bien au contraire. En effet, sur tous les points exigés par la Troïka, Tsipras et son gouvernement ont fait des concessions : aussi bien sur les retraites que sur les excédents budgétaires, sans compter les points déjà acquis comme l’augmentation de la TVA et la poursuite du programme de privatisations.

Un risque réel de défaut et de Grexit ?

Jusqu’à présent, entre négociations et concessions, notamment de la part du gouvernement grec, à chaque rencontre, sommet ou réunion qui s’achevait sur un échec, il était courant de penser qu’il s’agissait de coup de bluff d’un côté comme de l’autre. L’opinion majoritaire est (ou était) qu’en fin de compte il y aurait un accord entre la Grèce et ses créanciers.

Or plus la date limite pour arriver à un accord approche (le 30 juin), plus les spéculations sur un défaut se multiplient. On estime la fuite des capitaux des banques grecques à 400 millions d’euros par jour. Selon Reuters la BCE craindrait même que les banques grecques soient obligées de fermer lundi pour arrêter cette fuite.

La question d’une restructuration de la dette grecque a aussi été remise sur la table par le gouvernement Syriza-Anel. Pour appuyer cette demande, la commission parlementaire chargée de réaliser un audit vient de faire connaitre ses premières conclusions dans lesquelles elle estime qu’une « grande partie de la dette grecque est illégale, illégitime et odieuse ».

Même si cette conclusion consiste à reconnaitre implicitement qu’une partie de la dette est légale et légitime, ce qui va à l’encontre d’une bataille pour son annulation, pour le moment les créanciers de la Grèce sont très loin de vouloir parler ne serait-ce que de sa restructuration, même s’il est très probable, avec ou sans accord, que cette question se pose de façon très concrète prochainement. Pour l’instant ce qui semble être une réelle préoccupation des la Troïka est d’éviter un défaut grec désordonné. Les créanciers auraient beaucoup à perdre effectivement. Selon Wolfgang Münchau du Financial Times : « si la Grèce venait à faire défaut sur la dette détenue par ses créanciers officiels [Etats, institutions internationales], la France et l’Allemagne à elles toutes seules pourrait enregistrer une perte de 160 milliards d’euros. Angela Merkel et François Hollande deviendraient les plus grands perdants de l’histoire des finances. Les créanciers sont en train de rejeter toute discussion sur une restructuration de la dette, mais cela pourrait changer si la Grèce faisait défaut. »

Mais contrairement à ce que pense ce journaliste du journal qui représente les intérêts de la City de Londres, ainsi que, de façon incroyable, beaucoup au sein de la gauche et de l’extrême-gauche, un défaut de la Grèce serait surtout catastrophique pour les classes populaires du pays. Une telle situation provoquerait un « bank run » où les petits épargnants se précipiteraient aux banques pour retirer leurs économies, et se trouveraient face à une impossibilité des banques à répondre. Cela signifierait la faillite des banques et littéralement l’expropriation des économies des classes populaires.

Ensuite, une sortie de l’euro et un retour à la drachme, autrement dit une dévaluation de la monnaie, aurait pour conséquence une importante dégradation du pouvoir d’achat des travailleurs et des masses. Ce qui serait une façon de récupérer la rentabilité capitaliste et la compétitivité de l’économie par d’autres moyens. C’est en tout cas cela qu’espèrent ceux qui soutiennent un plan B. En outre, dans un contexte pareil, personne ne peut affirmer que ce serait la fin des mesures d’austérité, bien au contraire.

Un plan de lutte pour répondre aux besoins urgents des classes populaires

Pour beaucoup de jeunes et de travailleurs en Grèce, Alexis Tsipras, malgré toutes ses reculades, apparait comme le seul dirigeant grec de ces dernières années qui essaye de tenir tête à la Troïka. Cela en dit long sur la couardise et la servilité des gouvernements précédents.

Le moment est très difficile pour le gouvernement grec, il est soumis au chantage des créanciers et devra prendre des décisions fondamentales. Cependant, il ne faut pas se tromper : en acceptant le cadre de négociations proposé par la Troïka, c’est le gouvernement grec lui-même qui est entré dans le piège dans lequel il se trouve. C’est lui-même qui s’est intégré dans le jeu de pressions et d’extorsions des créanciers du pays.

En ce sens, pour la classe ouvrière il est urgent de reprendre le chemin des luttes, de façon indépendante vis-à-vis du gouvernement. Il faut exiger la fin des négociations avec la Troïka, l’annulation de la dette et de toutes les mesures d’austérité prises ces dernières années. La dévaluation de la monnaie n’est pas une solution pour les travailleurs. Elle ne serait pas non plus la garantie de la « reprise de la souveraineté sur l’économie nationale ». Pour cela il faut lutter pour la nationalisation sans rachat ni indemnité et sous gestion des travailleurs du système bancaire et des secteurs clés de l’économie. Aussi bien ceux qui sont entre les mains d’autres puissances impérialistes européennes, ceux détenus par le capital chinois comme le port du Pirée, que ceux des grand magnats grecs, qu’aucun gouvernement, y compris l’actuel, n’ose toucher.

Ces mesures parmi d’autres seraient les seules capables de faire en sorte que ce soit les capitalistes qui payent la crise, et non les millions de travailleuses et travailleurs et les classes populaires grecs. C’est la seule voie réaliste face au chantage des capitalistes locaux, comme le président de la Banque centrale grecque hier, et des impérialistes.

19/06/15

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