14.6.15

La gauche de Syriza face aux reculades de Tsipras


Philippe Alcoy
 
L’orientation de plus en plus conciliatrice de Tsipras et de son gouvernement avec la Troïka est en train de soulever des tensions au sein de Syriza. C’est en effet son aile gauche, organisée au sein de la « Plateforme de gauche », qui a le plus critiqué publiquement l’orientation de l’aile majoritaire. Mais la politique de la « gauche de Syriza » sera-t-elle vraiment en capacité de représenter une alternative pour les classes populaires au moment où le gouvernement grec est en train de reculer face aux créanciers du pays ?


La presse nationale et internationale se sont faites l’écho de la réunion du Comité Central de Syriza le 24 mai dernier, où la « Plateforme de Gauche » a présenté une motion qui a accueilli 44% des voix. Celle-ci proposait, entre autres, la « rupture » des négociations avec la Troïka, le non payement de la dette, et un « plan alternatif » pour le pays incluant la nationalisation des banques, le rétablissement des droits des travailleurs, etc.

Ce renforcement relatif de l’opposition interne fait craindre qu’en cas de signature d’un accord avec les créanciers du pays trop défavorable pour le gouvernement grec, l’aile gauche de Syriza pourrait ne pas le voter au Parlement, et Tsipras pourrait se voir obligé d’appeler à des élections anticipées ou à un référendum. Et cela d’autant plus que la « gauche de Syriza » compte avec des députés au parlement, que l’un de ses principaux porte-paroles est Panagiotis Lafazanis, Ministre de la Restructuration de la production, de l’Environnement et de l’Énergie et que la présidente du parlement grec, Zoé Kostantopoulou, a émis des critiques vis-à-vis de la politique du gouvernement ces derniers jours.

Le centre et la droite : éventuels secours de Tsipras en dernière instance


Cependant, ces estimations semblent largement exagérées. En effet, même dans le cas où son aile gauche ne voterait pas un éventuel accord avec la Troïka, Tsipras pourrait toujours compter avec les voix des parlementaires du parti centriste To Potami (le Fleuve), qui ont déjà déclaré être prêts à voter tout accord qui permette à la Grèce de rester dans la zone euro. Mais le gouvernement Syriza-ANEL pourrait compter aussi éventuellement avec les voix des députés de Nouvelle Démocratie (ND - droite) d’Antonis Samaras qui a affirmé qu’il fallait trouver « un consensus national » plutôt qu’appeler à des élections anticipées.

Evidemment, un tel scénario ne laisserait pas Tsipras dans une situation politique très confortable, et c’est ce que lui et ses proches essayent d’éviter. C’est pour cela que, face à l’éventualité d’un recul fondamental de Tsipras comme l’exige la Troïka depuis quelques semaines, l’idée d’un référendum pour valider la politique du gouvernement gagne du terrain. Les leaders impérialistes eux-mêmes voient cette alternative comme une issue pour l’embourbement des négociations. Pour les impérialistes européens « l’opinion publique » la plus conservatrice, craignant un « Grexit », pourrait permettre à Tsipras d’effectuer son tournant à droite, et légitimer ainsi un programme d’austérité « à la Syriza ».

Une opposition interne formelle



L’existence d’une aile gauche au sein de Syriza lui permet de conserver (pour le moment) le soutien de l’électorat le plus à gauche, « plus radical », qui reste encore à l’expectative des résultats des négociations avec la Troïka, et des concessions que le gouvernement fera ou pas.

Ce qui est déjà politiquement significatif c’est qu’au Parlement, l’aile gauche de Syriza a voté toutes les décisions de Tsipras concernant les négociations avec les créanciers du pays. Au-delà des déclarations à la presse et des motions présentées au sein du parti, la « gauche de Syriza » n’a fait que suivre une politique de « parlementarisme interne », pour faire pression sur la direction et essayer de freiner l’évolution vers le centre de Tsipras. Sa discipline de parti n’a pas de faille, au moins jusqu’à présent. En ce sens, il n’est pas exagéré de dire que leur opposition reste pour l’instant largement formelle.



Une politique de pression sur le gouvernement




La « Plateforme de Gauche » de Syriza est dirigée par le ministre de l’énergie Panagiotis Lafazanis. Elle est composée de différents courants politiques issus de l’extrême-gauche trotskyste, mais aussi de traditions staliniennes et maoïstes.

Lafazanis, membre du PC grec avant de rejoindre Synaspismos, principal parti fondateur de Syriza, n’hésite pas à employer un discours anti-allemand, et à défendre une orientation qui tend vers une forme de « souverainisme de gauche ». Dans une logique « campiste » au cours de ces derniers mois, il n’a pas hésité à évoquer un renforcement des relations de la Grèce avec le régime de Poutine, notamment en termes d’énergie avec le projet russe du gazoduc « Tukish Stream » qui passerait par la Grèce. En ce sens, dans un entretien donné juste avant la victoire électorale de Syriza, il affirmait : « Syriza va planifier et appliquer une nouvelle politique des affaires étrangères indépendante et à plusieurs niveaux, laquelle sera uniquement basée sur l’intérêt national, la paix et la stabilité dans notre région et en Europe, loin des dépendances, des « satellisations » et de la domination ».

Lafazanis et ses proches collaborateurs, comme l’intellectuel et député de Syriza au parlement grec, Costas Lapavitsas, mais aussi l’intellectuel et membre du Comité Central de Syriza, Stathis Kouvélakis, n’hésite pas à parler d’une éventuelle sortie de la zone euro et du retour à la drachme comme une alternative à l’austérité. Cependant, cette option présentée comme une solution face à l’enfer actuel n’en est pas une. Au contraire, les travailleurs et les secteurs populaires subiront une forte chute de leur pouvoir d’achat (ce qui se rajouterait à ce qui a déjà été perdu à travers les mesures d’austérité) en plus du risque d’une crise bancaire qui affecte encore plus les économies des classes moyennes.

La gauche de Syriza adopte également une stratégie essentiellement électoraliste. Et cela se voit même dans les déclarations de ses composantes les plus « à gauche » comme le groupe DEA (Gauche Ouvrière Internationaliste). Un de ses principaux dirigeants, Antonis Davanellos, écrivait récemment : « Un changement en direction d’une sortie des négociations et une possible rupture avec la zone euro va exiger certainement un nouveau mandat populaire, ce qui signifie des nouvelles élections. Non pas pour échapper aux dilemmes auxquels fait face le pouvoir gouvernemental, mais pour demander aux citoyens et citoyennes le pouvoir, l’autorité et un clair mandat pour concrétiser ces choix qui prennent appui sur une base politique radicale de la gauche ».

Même si certains évoquent l’importance d’impulser et de s’appuyer sur des « mobilisation populaires », on a l’impression que celles-ci ne serviraient que de soutien pour un gouvernement menant une politique de gauche. Or, même sur ce point, depuis que Syriza est au pouvoir ni la majorité, ni les dirigeants de l’aile gauche du parti n’ont appelé les masses à se mobiliser, ne serait-ce que pour soutenir le gouvernement face à la Troïka.

En dernière instance et malgré leurs critiques, dont certaines sont correctes, leur politique n’est pas en effet de rompre avec Syriza, mais de faire pression sur le gouvernement pour le pousser « vers la gauche », lui démontrer « qu’il y a une alternative ». Les dirigeants de la « Plateforme de Gauche » considèrent que « rien n’est encore perdu », et que c’est toujours possible d’influer dans la politique de Tsipras. De cette façon, avec un discours plus à gauche et « radical », ils jouent le rôle politique d’aider à l’entretien des illusions vis-à-vis du gouvernement, et ce malgré ses reculades. Cela va dans les sens des intérêts du gouvernement et lui permet en même temps de retarder le développement d’une mobilisation populaire indépendante de lui et contre sa politique.



Pour une alternative politique des classes populaires, indépendante du gouvernement et des capitalistes




Des éléments de critique de l’orientation du gouvernement Syriza-ANEL mis en avant par des membres de l’opposition de gauche au sein de Syriza sont très justes. Ainsi, Stathis Kouvélakis déclarait dans un entretien de février dernier : « L’idée selon laquelle on pourrait rompre avec les politiques d’austérité en faisant l’économie d’une confrontation avec l’Union Européenne a été invalidée dans les faits (…) Il y a eu des illusions de la part de la ligne dominante de la direction de Syriza quant aux possibilités de changer les choses dans le cadre actuel de l’Union européenne. Ces institutions ont révélé leur vrai visage (…) Syriza, comme la quasi-totalité de la gauche radicale européenne, partage l’idée (…) d’une transformation de l’intérieur des institutions européennes existantes ».

Cependant, la responsabilité de ces dirigeants, aujourd’hui critiques de Tsipras, dans la création d’illusions vis-à-vis d’un gouvernement Syriza est indéniable. Etant donné qu’ils ne proposaient pas une alternative indépendante du gouvernement, ils ont participé et alimenté cet espoir parmi des secteurs de travailleurs et de la jeunesse qu’ils influencent.

Le même Kouvélakis, qui pendant la campagne électorale et même avant était un fervent propagandiste des vertus de Syriza, vantait dans un entretien de fin décembre la « radicalité de type nouveau que Syriza essayait de construire en agglomérant différentes cultures, très hétérogènes, de la gauche radicale ». Il évoquait les mérites d’un Tsipras qui avait « fait un effort pour apparaître crédible en tant qu’homme d’Etat » visant « à faire passer auprès de l’opinion publique l’image de quelqu’un en mesure de gouverner le pays ». Et sans hésitation, Kouvélakis concluait : « Nous sommes conscients du fait qu’un succès de l’expérience de Syriza servira de locomotive pour la gauche radicale et les mouvements sociaux en Europe, c’est notre raison d’être ».

Aujourd’hui et alors qu’un accord avec la Troïka pour une austérité « à la Syriza » semble de plus en plus proche, la politique de la« gauche de Syriza », consistant à soutenir les choses positives et critiquer les reculades et menant une lutte essentiellement « parlementariste interne », se révèle complètement insuffisante pour offrir une réponse conséquente d’un point de vue des intérêts des classes populaires.

Le fait est que le gouvernement Syriza-ANEL est un gouvernement de conciliation de classes et de gestion du capitalisme. En ce sens, il résulte impossible de concilier le fait de défendre les intérêts des travailleurs, de la jeunesse précarisée et des opprimés en général, avec la participation au gouvernement Syriza-ANEL.

Il faudrait au contraire rompre immédiatement avec ce gouvernement et commencer à organiser les travailleurs et les opprimés déçus de Syriza, ceux qui se trouvent à l’extérieur de Syriza, dans les syndicats, les partis d’extrême-gauche, des collectifs, et qui veulent se vraiment se battre contre la Troïka et la bourgeoisie grecque.

La lutte contre les politiques austéritaires et les attaques de la Troïka n’est pas finie. Elle repartira sans aucun doute. Peut-être les travailleurs et les masses devront s’affronter aussi au gouvernement Syriza-ANEL. La seule façon conséquente de les préparer efficacement c’est de construire une alternative politique propre, indépendante de ce gouvernement de conciliation avec la bourgeoisie et les impérialistes européens.


08/06/2015.

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