1.6.15

Amérique latine, pièce centrale de l’enrichissement des multinationales espagnoles


Philippe Alcoy

Avec le début de la crise économique mondiale en 2007-2008 qui touche particulièrement l’Europe, la recherche de nouveaux débouchés pour les marchandises et les capitaux européens devient fondamentale pour les entreprises et gouvernements du continent. Beaucoup d’analystes indiquent que les pays dits « émergents » peuvent jouer un rôle très important en ce sens.


La croissance de la Chine au milieu de la tourmente, même si elle commence à connaitre un ralentissement, renforce cette idée. Or, il n’y a pas que la Chine et d’autres pays asiatiques qui attirent l’attention des capitaux européens. L’Amérique latine (AL) c’est une autre région où la crise internationale ne s’est pas (encore ?) déployée avec toute sa force. Par conséquent le sous-continent est vu de plus en plus comme un débouché pour les capitaux de l’UE.

Cependant, les relations économiques et politiques entre l’Amérique latine et l’Europe ne datent évidemment pas du début de la crise. Il y a une longue histoire de domination coloniale européenne sur le continent et d’échanges depuis le XVe siècle ; et plus récemment au XXe siècle des entreprises de différents pays européens ont investi dans le sous-continent. Néanmoins, c’est à partir du milieu des années 1980 que les relations ont repris fortement, notamment à travers des anciennes puissances coloniales, le Portugal et surtout l’Espagne. Divers facteurs assignent en effet à ce pays une place centrale dans la relation entre les deux régions.

Les investissements espagnols en Amérique latine

Admettons pour un instant que l’Union Européenne (UE) puisse être prise comme un tout. Dans ce cas, l’UE serait le principal investisseur en Amérique latine. Cependant, si l’on analyse les pays séparément ce sont les Etats-Unis qui arrivent en premier, mais suivis ensuite par l’Espagne. En effet, ce pays depuis le milieu des années 1980 a connu un développement très important de son commerce extérieur, notamment avec l’Amérique latine. Ainsi, « la croissance de l’activité internationale des entreprises espagnoles après son intégration, en 1986, avec le Portugal, à la CEE, aujourd’hui Union Européenne, a été vertigineuse (…) La valeur de leurs investissements étrangers en 1985 était de moins de 1% du PIB (…) Aujourd’hui (…) l’apport des entreprises espagnoles à l’étranger est de 37% et la plupart de ces investissements en termes quantitatifs a été réalisé en Amérique latine »[1].

L’AL a représenté, et représente encore, un important débouché pour les entreprises et les capitaux espagnols. Face à la concurrence internationale et à la saturation du marché national, les marchés latino-américains offraient de « l’air frais » pour les investisseurs espagnols. Durant les années 1990 on estime que les entreprises espagnoles ont investi plus de 97 milliards de dollars en AL. Cela a également permis à des entreprises espagnoles de devenir des multinationales et de jouer un rôle important au niveau international : « la présence d’entreprises espagnoles en AL a permis à plusieurs d’entre elles de devenir des multinationales, comme c’est le cas de la Banque Santander qui grâce à son financement en Amérique latine a pu dépasser les Etats-Unis et le reste de l’Europe devenant une banque avec une présence et des opérations dans toute la planète. ‘Les profits des entreprises espagnoles en AL varient actuellement entre 20% et 50% de leurs profits totaux’ »[2].

Ainsi, six entreprises espagnoles représentent 95% des investissements de ce pays en AL : Telefónica, Repsol, Santander, BBVA, Endesa et Iberdrola. Les cinq entreprises les plus importantes de ce group ont réalisé 28,9 milliards de dollars de profits en 2008, dont entre 16% et 51% provient d’AL, comme l’indique le tableau suivant[3] :


Cependant, comme la nature de ces entreprises espagnoles dans la région le laisse deviner, les investissements du pays ibérique se sont centrés sur les services privatisés dans les années 1990, les infrastructures, dans les finances et pas tant dans le secteur industriel.

Les facteurs qui ont permis le déploiement des capitaux espagnols en AL

Il y a plusieurs facteurs qui ont permis aux capitaux espagnols de prendre une place prépondérante en AL. On peut commencer par le plus « banal », celui qui pointe une certaine culture, histoire et langue partagées avec l’écrasante majorité des pays latino-américains. Cependant, bien que ce facteur soit important, il n’est pas déterminant. Sinon, comment expliquer que le principal investisseur dans le sous-continent ce soient les Etats-Unis qui dans une certaine mesure partage plus d’éléments socioculturels et historiques avec l’Europe anglo-saxonne qu’avec l’AL et l’Europe ibérique ?

Néanmoins, un autre facteur très important qui a facilité l’installation des multinationales espagnoles dans la région c’est le fait que pour les capitaux des pays les plus importants de l’Europe l’AL ne représentait pas un grand pôle d’attraction. En effet, l’AL n’était à leurs yeux ni un grand marché, ni un centre productif capable de concurrencer les bas coûts de main d’œuvre d’Asie de l’Est par exemple. Ainsi, les entreprises espagnoles, incapables de concurrencer, par exemple, les multinationales allemandes sur le sol européen, se sont tournées « tout naturellement » vers l’Amérique latine.

Ici on pourrait presque faire un parallèle entre l’Espagne et l’AL et la Grèce et les Balkans : dans la mesure où il s’agissait de marchés qui attiraient peu les capitaux des puissances centrales de l’UE (l’Allemagne et la France notamment), elles ont laissé les capitaux de ces pays se déployer « tranquillement » dans ces régions.

Quant aux entreprises concurrentes dans le sous-continent venues des Etats-Unis, elles n’étaient pas assez compétitives car pas assez modernes : « Telefónica par exemple avait l’habitude de répondre efficacement aux besoins des clients. Aux Etats-Unis (…) bien que les réseaux de télécommunications existaient depuis longtemps, les entreprises n’étaient pas compétitives car trop vétustes. ‘La fraîcheur ou modernité des entreprises espagnoles devenait ainsi un avantage, ainsi que l’expérience dans le développement de projets d’infrastructure qu’elles venaient d’appliquer en Espagne elle-même »[4].

Cependant, malgré ce volume d’investissements venus d’Espagne vers l’Amérique latine, certains analystes signalent qu’il n’y a pas eu de grands transferts de technologie car aucune de ces entreprises n’est vraiment un leader mondial dans leurs secteurs respectifs.

On ne peut pas oublier un élément fondamental de la période qui a largement facilité l’action des capitaux espagnols et étrangers en général : la phase dite néolibérale. Cette période s’est caractérisée dans le sous-continent par l’ouverture des marchés nationaux aux capitaux venant d’Europe et des Etats-Unis notamment ; par la privatisation accéléré des entreprises et des services publics tels que l’éducation, la santé, les télécommunications, les services d’approvisionnement d’eau, de gaz et d’électricité, les transports ferroviaires, aériens et urbains, les ports… Sans de telles politiques il aurait été très difficile aux capitaux espagnols de s’installer en AL dans la mesure où ils l’ont fait.

Cependant, malgré ce flot d’investissements, ni les populations latino-américaines ni les pays de la région en général n’ont tiré grand profit. En effet, ces années ont été marquées par une augmentation notable des inégalités et de la pauvreté.

UE-Amérique latine : des relations d’égal à égal ?

En parlant des relations entre l’UE et l’AL on insiste souvent sur l’aspect de la « coopération » bi-régionale. Or, il est évident que dans un monde où tous les pays sont en concurrence permanente les uns avec les autres, tout type d’alliance et/ou de coopération n’est que temporelle et soumise à des intérêts de tout genre (politique, économique, militaire, etc.).

Dans l’exemple de l’Espagne il est très clair que le but de son intervention dans le sous-continent ne relevait nullement d’une quelconque « solidarité romantique » entre peuples au passé commun. En effet, l’Espagne « est le seul pays européen qui ait construit une «relation spéciale» dans la région. Dès le début des années 1990, on observait toutefois que cet intérêt pour l’Amérique latine était instrumental et ne constituait pas une fin en soi dans la politique extérieure espagnole. Il n’est pas erroné de dire que l’Amérique latine est devenue l’axe fondamental de l’action extérieure espagnole dans la mesure où la «relation spéciale» économique établie entre les deux parties favorisait le processus d’internationalisation de l’économie espagnole et, au niveau politique, donnait à Madrid davantage de poids dans les négociations avec des pays tiers »[5].

La crise peut mettre en cause la position de l’Espagne ?

Il est cependant évident que toute « coopération » est conditionnée à des intérêts autres que la simple « solidarité ». Tout transfert de technologie est limité ou marchandé à un prix très élevé. Les multinationales se livrent une guerre permanente et sans merci concernant les brevets et la propriété intellectuelle, dépensant des milliards d’euros. Il est donc inconcevable de les voir transférer gracieusement ces savoirs à des pays dont certaines entreprises pourraient même devenir des concurrents à moyen terme.

Avec la crise économique mondiale ces tendances à la compétition entre les différents pays et régions ne peuvent que s’approfondir. Le statut même de « pont » entre l’Europe et l’AL de l’Espagne pourrait être remis en cause.

En effet, au moment des négociations pour l’adhésion à la CEE, l’Espagne avait mis en avant cette relation soi-disant spéciale avec l’AL pour convaincre les autres puissances européennes de l’intérêt pour l’Europe à l’intégrer comme membre ; elle deviendrait justement le « pont » et le « représentant » du continent en AL. Or, « l’Espagne n’est pas un passage obligatoire pour les échanges, quelle que soit leur nature, entre l’Europe et l’Amérique latine. En réalité, cela n’a jamais été le cas -même pas il y a 200 ans. (…) ‘L’idée de pont vient de la période dans laquelle l’Espagne négociait sont entrée à la CEE (…) mais déjà à l’époque les autres pays membres qui, comme par exemple l’Allemagne, entretenaient des relations avec l’Amérique latine qui dépassaient celles de l’Espagne, se demandaient ‘pont… pont de quoi ?’ (…) Jusqu’à la fin des années 1980 et début des années 1990, l’Espagne était un pays dont l’investissement dans des marchés tiers se maintenait généralement à un niveau bas, dont l’Amérique latine n’était pas une exception, alors que l’Allemagne, la France, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne ou même l’Italie avaient des intérêts et avaient su bien se positionner dans la région »[6]

Si dans les années 1980-1990 les entreprises espagnoles n’ont pas rencontré beaucoup de concurrence en AL, avec la crise économique internationale cette situation peut commencer à changer. En effet, des pays tels que l’Allemagne pourraient s’intéresser à la région en tant que débouché pour les marchandises, les capitaux, mais aussi pour la production : « au milieu d’une Europe en Crise, l’économie d’exportation allemande regarde avec espoir un sous-continent [l’Amérique latine] qui connait une forte expansion régionale, qui est mieux insérée dans les marchés internationaux et qui malgré la crise économique internationale a réussi à remonter son marché du travail et maintient de très bons taux de croissance. La croissance de ses classes moyennes et de ses marchés intérieurs (…) transforment la région en un zone d’opportunités »[7].

Il faudrait ajouter à cela, le fait que l’Allemagne est le troisième investisseur dans la région après les Etats-Unis et l’Espagne et que durant la dernière décennie les IDE allemands dans la région ont atteint plus de 72 milliards d’euros. En outre, « le sous-continent est la seule région au niveau mondial où les entreprises allemandes ont des positions clé dans des secteurs comme l’industrie automobile, chimique et pharmaceutique, dans la technologie hydraulique et dans la construction de machines-outils »[8].

L’affaiblissement actuel de l’économie espagnole, dont les grandes multinationales dépendent de plus en plus des profits réalisés en AL, pourrait être utilisé par les entreprises d’autres « partenaires européens » pour les déplacer peu à peu de la place qu’elles occupent actuellement. Et cet affaiblissement se voit même dans l’attitude de certains gouvernements latino-américains vis-à-vis de certaines multinationales espagnoles.

Quoi qu’il en soit, ce qui est sûr c’est que la crise est déjà en train d’ébranler beaucoup de situations qui étaient présentées comme « allant de soi » dans le monde tel qu’on le connaissait depuis au moins 35 ans. La position de l’Espagne et ses capitaux en AL peut aussi devenir une « victime » de cette crise historique.   

Mai 2013.


[1] DW.de, « Mercados latinoamericanos, de nuevo tabla de salvación de España », 21/3/2010. 
[2] Idem.
[3] Voir : The Economist, « A good bet? », 30/4/2009.
[4] DW.de, “Mercados latinoamericanos...”, article déjà cité.
[5] Hugo Fazio Vengoa, « Union européenne et Amérique latine : des partenaires distants ? », Revue internationale et stratégique, 2005/3 N°59, p. 107-118.
[6] DW.de, « América Latina - Europa: ¿relaciones que todavía pasan por España? », 21/3/2010.
[7] DW.de, “América Latina es la gran esperanza de empresas y bancos alemanes”, 30/11/2011.
[8] Idem.

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