20.2.14

L’Ukraine à feu et à sang

Explosion ukrainienne et enjeux entre grandes puissances 




Philippe Alcoy
Source: CCR
Version en castellano 


Kiev a été le théâtre d’extrêmes violences dans la nuit du 18 au 19 février, les importants depuis le début de la contestation contre le gouvernement ukrainien en novembre 2013. On dénombre au moins 26 morts, dont 11 policiers, et plus de 240 blessés, une grande partie par balle. Cela est le résultat d’un tournant répressif du président Ianoukovitch alors que le pays traverse une situation de profonde crise économique, politique et sociale dont personne ne voit clairement une issue.
 

Même si les mobilisations avaient déjà pris un tour violent au milieu du mois de janvier quand le gouvernement ukrainien a fait voter au parlement des lois limitant fortement le droit à manifester, depuis au moins deux semaines la situation semblait s’être un peu apaisée. Une phase de négociation paraissait même ouverte. L’annulation de ces lois antidémocratiques, comme conséquence des mobilisations, les pressions internes et externes sur le gouvernement, ainsi que la démission du premier ministre Mycola Azarov, avaient contribué à établir un « calme sous tension ». D’ailleurs, les manifestants n’avaient pas évacué les places et bâtiments publics qu’ils occupaient dans différentes villes à travers le pays, notamment à l’Ouest.


Cependant, une brusque volte-face des députés du parti au pouvoir (le Parti des Régions), qui ont refusé d’inscrire à l’ordre du jour de la séance parlementaire le traitement d’une série de lois censées conduire à une réforme du régime politique, a provoqué la réactivation des manifestations. Près de vingt mil manifestants se sont dirigés vers le parlement ukrainien et ont occupé la Maison des Officier, un bâtiment de l’Armée à proximité du parlement. Après un ultimatum lancé parle gouvernement, le service du métro a été suspendu et des barrages ont été installés sur les routes menant à Kiev avec l’objectif d’isoler les manifestants antigouvernementaux.

En fin d’après-midi, mardi 18 février, les forces de répression renforcées par des blindés et des canons-à-eau lançaient l’assaut contre la Place de l’Indépendance (Maïdan), occupée depuis novembre par les manifestants. Les occupants de Maïdan les ont reçues avec des jets de cocktails molotov, de pavés, de feux d’artifices, ripostant même parfois avec des armes même. C’est après ces affrontements que le bilan en termes de morts et de blessés a été le plus lourd. Finalement, la police a pu rentrer à la place mais pour l’instant ne contrôle qu’un tiers de celle-ci.

Dans d’autres villes de l’Ouest du pays comme Lviv des manifestants auraient occupé les bâtiments du gouvernement local. Ils auraient également attaqué des commissariats et des bâtiments militaires. Un dépôt d’armes serait sous contrôle des manifestants, dans une région où la contestation est largement dirigée par le parti Swoboda, de l’extrême-droite nationaliste.

S’agit-il simplement d’un tournant répressif de Ianoukovitch ?

 

Ces derniers jours Ianoukovitch et ses proches étaient divisés sur l’attitude à adopter face aux manifestants. D’une part, un secteur soutenu voire encouragé par Moscou penchait pour une attitude répressive ; alors que, d’autre part, des secteurs de l’oligarchie nationale exerçaient une pression sur le gouvernement pour que celui-ci adopte une ligne de « dialogue » avec l’opposition et l’impérialisme. Ce secteur, menacé par les dirigeants impérialistes, craint que ses intérêts ne soient affectés et que leurs fortunes ne soient bloquées dans les banques occidentales.

Aujourd’hui ce « tournant répressif » pourrait être un indice d’un probable accord entre le président Ianoukovitch et la Russie. Ce qui aurait pu accélérer ce rapprochement est sans doute la situation économique catastrophique dans laquelle se trouve le pays. Celle-ci s’est en effet dégradée profondément depuis le début de l’année. Avant même le début de la contestation déjà, l’Ukraine se trouvait au bord de la faillite. En ce sens, la promesse de la part de la Russie de l’octroi d’un prêt de 15 milliards de dollars ainsi que d’une décote sur le prix du gaz avait joué un rôle déterminant pour que Ianoukovitch prenne la décision de ne pas signer l’accord d’association avec l’UE en novembre dernier.

Une première tranche de 3 milliards de dollars a été versée à l’Ukraine en décembre. En janvier, après la démission du premier ministre Azarov, le gouvernement russe avait conditionné le versement du reste du prêt à la formation d’un nouveau gouvernement qui lui soit favorable mais le 17 février des dirigeants russes déclaraient que la Russie verserait une nouvelle tranche de 2 milliards de dollars. On ne connaît pas encore sur quelle contrepartie Kiev s’est engagé. A cela il faut ajouter que l’impérialisme, aujourd’hui, est incapable de faire une offre équivalente à celle promise par Moscou, pas même pas une intégration à l’UE à court terme.

Les dirigeants impérialistes de l’UE de leur côté, notamment l’Allemagne, qui avait une position plus « modérée », ont haussé le ton, menaçant d’appliquer des sanctions ciblées « à l’encontre des responsables de la violence et de la répression ». Parallèlement, pour laisser une porte de sortie ouverte et ne pas s’aventurer dans une spirale de violence incontrôlable, ils appellent au calme, au dialogue et à la recherche d’une solution négociée avec la Russie.

Le gouvernement russe parle de complot et de « tentative de coup d’Etat » de la part des occidentaux et les rend responsable de la violence. De concert, Moscou appelle l’opposition ukrainienne à reprendre les négociations avec le « gouvernement légitime », celui de Ianoukovitch. C’est en ce sens qu’on ne peut pas non plus exclure que ce tournant répressif soit une sorte de manœuvre, encore limitée, destinée à faire pencher le rapport de forces en faveur d’Ianoukovitch et des alliés de la Russie pour pouvoir négocier dans une position plus favorable. Tout cela dans le cadre où il n’est pas facile de désamorcer le mouvement sans qu’il y ait un massacre qui risquerait de déclencher une guerre civile, ce qui, de surcroît, provoquerait une rupture complète avec les puissances occidentales. D’ailleurs, au moment où nous écrivons cet article le président Ianoukovitch déclarait avoir décrété une « trêve » avec l’opposition, notamment après la menace de sanctions de la part de plusieurs pays occidentaux.

Lutter pour une perspective de classe

 

Actuellement, aucun scénario ne peut être exclu pour l’Ukraine, y compris les plus « catastrophiques ». Evidemment, l’impérialisme pour le moment, notamment l’Allemagne à la tête des puissances européennes, fait le pari d’une issue négociée avec Ianoukovitch, l’opposition et la Russie. Mais la répression contre les occupants de Maïdan pourrait être en train de réactiver et de radicaliser la résistance, notamment dans les régions de l’Ouest.

En ce sens, si la lutte s’intensifie, une balkanisation du pays, à l’image de ce qu’a connu la Yougoslavie dans les années 1990 n’est pas à exclure. Pour essayer d’éviter ce danger, certains dirigeants russes commencent à parler d’une Ukraine « fédérative ». Ainsi, Serguei Glaziev, conseiller du président russe Vladimir Poutine, explique « [qu’il] faut donner davantage de droits aux régions d’Ukraine afin qu’elles puissent avoir leur propre budget et déterminer partiellement leur propre politique étrangère ».

Mais face à ces alternatives réactionnaires aussi bien du pouvoir pro-russe que de l’opposition pro-UE et des groupes d’extrême-droite nationalistes, une alternative de classe faire cruellement défaut, à même de lutter pour les intérêts des travailleurs et des classes populaires. Pour l’instant, dans les régions les plus industrialisées de l’Est du pays, le monde du travail se tient en marge de la contestation lorsqu’il ne soutient pas carrément Ianoukovitch.

Plus en général, le mouvement ouvrier organisé n’est pas intervenu pour le moment dans la crise que traverse l’Ukraine. Pourtant, cela serait fondamental pour donner un autre contenu à cette explosion sociale. Une explosion sociale qui est évidemment beaucoup plus profonde que l’exigence d’un « rapprochement » avec l’UE. Pour l’instant, malheureusement, ce sont l’opposition pro-UE et les groupes néofasciste qui réussissent à capitaliser le mécontentement.

Les travailleurs et les masses d’Ukraine doivent s’inspirer de la révolte qui secoue la Bosnie-Herzégovine où les revendications ouvrières et populaires sont sur le devant de la scène. Prendre cette voie ce serait aussi une façon de disputer l’influence sur des secteurs importants des classes moyennes aux tendances nationalistes réactionnaires et bourgeoises libérales et créer une alliance de classe explosive capable de remettre profondément en question le capitalisme semi-colonial ukrainien.

19/02/14.
 

Aucun commentaire:

Publier un commentaire