13.4.16

La crise politique s’accentue au sein du pouvoir pro-occidental en Ukraine


Philippe Alcoy

Le 10 avril dernier le premier ministre ukrainien, Arseni Iatseniouk, annonçait sa démission et prenait tout le monde par surprise, même si le gouvernement se trouve dans une profonde crise politique depuis plusieurs mois déjà. Cette situation ouvre beaucoup d’interrogations quant au futur du pays et sur les conséquences politiques et économiques internes et externes.

Cependant, bien qu’Arseni Iatseniouk ait présenté sa démission, son parti, le Front Populaire (devenu très impopulaire) n’a pas rompu pour autant son alliance gouvernementale avec le bloc parlementaire du président, l’oligarque Petro Porochenko. La question qui se pose néanmoins c’est si la coalition réussira à former un nouveau gouvernement qui amène un semblant de stabilité et ainsi échapper à des élections anticipées qui pourraient être fatales pour la coalition au pouvoir.

En effet, c’est un proche fidèle de Porochenko, Volodymyr Hroïsman, ancien maire de la ville de Vinnitsa où l’actuel président a fait fortune, qui est chargé de remplacer Iatseniouk et de former un nouveau gouvernement. Pour ce faire Hroïsman devra compter sur les voix non seulement des partis de la coalition mais aussi sur celles d’au moins l’une des formations minoritaires, comme celle de l’ancienne première ministre Ioulia Timochenko. Une autre option serait de convaincre des députés « indépendants » de soutenir le nouveau gouvernement, ce qui comporte cependant un risque élevé d’instabilité politique dans le futur proche.

Le FMI ainsi que les « partenaires » politiques et financiers occidentaux du pouvoir de Kiev ont déjà annoncé le gel des versements des tranches des prêts jusqu’à ce que la situation politique se clarifie.


Des tensions au sein de la coalition pro-occidentale 

On ignore pour le moment les raisons exactes qui ont poussé Iatseniouk à la démission. Mais la rivalité entre le premier ministre et le président étaient connues du public depuis plusieurs mois. Tous les deux sont arrivés au pouvoir à la suite des mobilisations connues comme « Euromaïdan » et la chute du gouvernement dit « pro-russe » de Viktor Ianoukovitch en 2014. Mais cette coalition pro-occidentale s’est peu à peu discréditée aux yeux de la population et érodée à l’intérieur. La guerre à l’Est du pays avec les rebelles « pro-russes » mais aussi l’état délabré de l’économie, ainsi que les mesures d’austérité imposées par le FMI et les créanciers occidentaux du pays en échange d’emprunts essentiels pour le gouvernement, ont joué dans la dégradation de la situation.

Les exigences occidentales, pour plus de rapidité dans l’application des réformes et de la soi-disant « lutte contre la corruption », ont peut-être aussi accéléré les frictions au sein de la coalition au pouvoir et entre le gouvernement et les fractions politiques défendant différents intérêts des oligarques et classes dominantes dans le pays.

En effet, Iatseniouk est un politicien très proche des Etats-Unis et des circuits financiers internationaux et donc très enclin à mettre en place des « réformes » exigées par les créanciers occidentaux. Porochenko, ainsi que l’ensemble des plus grands oligarques du pays, a aussi intérêt à entretenir des bonnes relations avec les puissances impérialistes, l’Ukraine en est devenue financièrement et géopolitiquement très dépendante. Mais certaines des mesures prônées par les puissances occidentales pourraient mettre en danger les intérêts économiques de ces secteurs (rentes liées aux entreprises d’Etat, entre autres). Ces contradictions exercent un poids important dans la crise politique actuelle et sur l’évolution de la situation.

Quelles conséquences internes et externes ? 

Il est encore trop tôt pour dire exactement quelles seront les conséquences externes (Russie, Etats Unis, UE) et internes de la démission du premier ministre. Cependant, nous pouvons faire quelques hypothèses.

Sur le plan extérieur il est peu probable que dans l’immédiat il y ait des changements de la politique du gouvernement ukrainien vis-à-vis de la Russie. Le principal allié de Kiev, les Etats Unis, ne veulent surtout pas voir l’Ukraine retomber dans la « zone d’influence » russe. Mais un rapprochement avec Poutine, dans l’état actuel des choses, pourrait aggraver la crise à l’intérieur du pays. Non seulement la plupart des partis d’opposition défendent des positions « dures » à l’égard du Kremlin mais depuis l’annexion de la Crimée par Poutine et la guerre dans les Donbass une partie de la population ukrainienne a développé un sentiment « antirusse ».

Le résultat concret de la démission du premier ministre actuellement c’est une concentration du pouvoir dans les mains de Petro Porochenko. Même si pour le moment son candidat au poste de premier ministre ne parvient pas à former un nouveau gouvernement, on sait déjà que les figures « technocrates » proches des Etats Unis et des circuits financiers internationaux, comme l’ancienne ministre des finances Natalie Jaresko (née aux Etats-Unis et y ayant longtemps travaillé), n’en feront plus partie.

Probablement Porochenko cherche à ralentir le rythme de l’application des mesures d’austérité du FMI pour faire baisser les tensions internes avec les oligarques opposants et surtout avec les classes populaires pour qui le bilan du gouvernement est désastreux. Calmer les tensions internes devient urgent pour Porochenko aussi car il est impliqué dans le « scandale du Panama ».

Bien qu’il soit très improbable que Porochenko se dirige vers une rupture avec les Etats Unis, il est indéniable que la relation avec Washington s’est dégradée ces derniers temps. D’ailleurs, on ne peut pas exclure que les révélations sur le placement de l’argent de Porochenko au Panama soient le fait des occidentaux pour exercer une pression sur lui. Ce qui est clair en tout cas, c’est que l’instabilité politique en Ukraine est très loin d’être finie.

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