7.2.16

Réforme orthographique : l’accent circonflexe est (loin d’être) mort. Vive « Ognon » !


Philippe Alcoy
 
Cette semaine on apprenait qu’une timide et très partielle modification orthographique allait être appliquée dans les manuels scolaires pour la rentrée 2016. Ainsi l’orthographe de 2400 mots va être simplifiée. C’est notamment le cas de l’usage de l’accent circonflexe sur les lettres « i » et « u » qui deviendra « facultatif » (seulement dans certains cas). Cela a été suffisant pour créer un « scandale » et une levée de boucliers des soi-disant défenseurs de la langue française.

Les déclarations enflammées sur les réseaux sociaux de différents responsables politiques n’ont pas tardé à apparaitre. « Le nivellement par le bas », déclarent les uns ; une attaque contre « le français [qui] est notre âme » écrit Florian Philippot. Pour Marion Maréchal-Le Pen, « ce n’est pas l’orthographe qu’il faut reformer, mais l’enseignement ! » ; Martine Billard du Parti de Gauche quant à elle estime que « l’étymologie dit toute l’histoire d’une langue et d’un pays. Pas touche à mon circonflexe ». Du FN au Front de Gauche, l’accent circonflexe trouve des défenseurs…

Plusieurs journaux ont signalé qu’il y avait eu un emballement exagéré en terme de dénonciations du gouvernement. En effet, cette réforme n’a pas été adoptée par des « gauchistes démagogues », comme affirmaient certains, mais par la très réactionnaire Académie Française. Et cela en 1990 ! Il s’agit donc de l’application d’une réforme adoptée il y a plus de 25 ans. En outre, celle-ci ne fait pas disparaitre l’accent circonflexe mais le rend facultatif dans certains cas. Facultatifs aussi seront certaines voyelles muettes (« Oignon » devient « Ognon »), de même que certains traits d’union. Bref : rien de très radical.

Archaïsme et élitisme 


Cependant, ces déclarations démontrent une véritable « fétichisation » de la langue française, ou plus exactement, de la façon de l’écrire. Une sacralisation quasi-religieuse. Ainsi, alors que dans le cas de la religion l’être humain s’incline face à sa propre création (son Dieu ou ses Dieux), ici il en va de même pour la langue : alors qu’elle est le résultat de l’évolution de la société, des relations avec les autres peuples, et qu’elle évolue en permanence, il y en a toujours certains pour nous rappeler qu’y toucher serait un « sacrilège ».

Il faudrait dire que cette modification orthographique n’est aucunement une « attaque contre la langue française ». L’orthographe, la langue et la grammaire ne sont pas la même chose. L’orthographe ne détermine pas la structure d’une langue ni le vocabulaire. Elle est juste la façon dont on écrit une langue. Et il faut dire que l’orthographe française est sur bien des aspects complètement incohérente et remplie d’archaïsmes, ce qui n’a rien à voir avec une supposée « richesse » de la langue.

En effet, dans beaucoup de cas il existe un écart très grand entre la langue parlée (prononcée) et la langue écrite. En ce sens, ce que certains appellent la défense de la « richessede la langue française », n’est que l’expression de leur propre vision élitiste de l’usage de la langue. Quand plus « complexe » (arbitraire) signifierait plus « riche ». Et ainsi, plus on maitrise cette complexité, plus on est considéré comme cultivé. De cette façon, la maitrise du « bon français » devient un outil de distinction de « l’inculte », d’exclusion sociale et d’élitisme.

Simplifier sans complexe l’orthographe est possible et nécessaire


Il est une évidence que si l’orthographe du français était plus proche de sa prononciation, le nombre de fautes (non liées à la grammaire) serait largement réduit. Mais pour cela, rendre « facultatifs » quelques accents circonflexes ou traits d’union ne suffit pas. Ce n’est qu’une concession aux secteurs conservateurs.

C’est en effet une simplification complète de l’orthographe qu’il faut. Quelle est par exemple l’utilité des deux M dans le mot « commerce » ? A quoi servent les deux R en français si ce n’est qu’à faire des fautes ? Combien de H, de double F, de double L, de PH ou double PP superflus existent dans l’orthographe française ? « Théâtre », « rhétorique », « mythe » ?

Selon certains, garder cette orthographe archaïque serait nécessaire pour conserver l’étymologie des mots, l’histoire d’un pays. Mais avec une orthographe simplifiée, le temps que les élèves passent à essayer de maitriser une écriture incohérente, pourrait être utilisée pour apprendre d’autres choses comme l’histoire de cette langue, et bien plus.

Prenons un exemple historique. Quand les Bolcheviks sont arrivés au pouvoir dans l’Union Soviétique en 1917, trois quarts de la population étaient analphabète. L’alphabétisation des masses d’ouvriers et paysans était une tâche politique centrale pour qu’elles puissent participer pleinement à la vie économique, politique et culturelle du pays. C’est pour cette raison que le pouvoir bolchevik a non seulement procédé à une campagne d’alphabétisation massive dès les premiers mois de la révolution mais aussi à une réforme de l’alphabet archaïque russe hérité du tsarisme en 1918. Ainsi, plusieurs lettres redondantes et d’autres n’étant pas liées à la prononciation ont été supprimées. En 1939 le taux d’alphabétisation était passé à 81,2% ; en 1959 l’analphabétisme avait pratiquement complètement disparu (98,5% de la population savait lire et écrire).

Le sexisme est-il aussi « sacré » dans la langue française ?


Cependant, dans toutes ces polémiques sur la soi-disant « réforme » orthographique, on assiste à une fixation sur l’accent circonflexe, devenu tout à coup « fondamental » à la langue française. Y toucher ce serait toucher à l’âme de la France… Mais, la langue française (comme d’autres) est également remplie de références racistes et sexistes. Serait-il possible toucher à celles-ci sans que les « défenseurs de la langue française » ne fassent un nouvel scandale ?

Ainsi, outre le fait qu’en France il y a encore des métiers qui n’ont pas de féminin, le genre grammatical masculin a une valeur générique, il l’emporte sur le féminin. Par exemple on va parler des « étudiants » ou de « travailleurs » même si 99% des personnes dont on parle sont des femmes. Il s’agit d’un reflet du patriarcat régnant dans cette société.

La réactionnaire Académie Française explique qu’il s’agit de « l’une des contraintes propres à la langue française [qui] n’a que deux genres ». Comme s’il s’agissait d’une donnée objective et non d’un reflet du machisme de la société ! Mais contre cet esprit de sacralisation de la langue, on pourrait envisager tout à fait la création d’un nouveau genre grammatical, ni masculin ni féminin, qui indique précisément un groupe composé de personnes de différents genres. Un genre qui pourrait aussi bien être identifiable à l’écrit qu’à l’oral. Il serait très facile d’éduquer une nouvelle génération à changer les usages de la langue. L’obstacle est politique.

Mais pour de tels changements il n’y a rien à attendre des institutions comme l’Académie Française ou des gouvernements successifs. Ceux-ci ont mis plus de 25 ans à appliquer des modifications orthographiques complètement cosmétiques. Définitivement, ces questions culturelles fondamentales liées à la langue s’inscrivent aussi dans la lutte pour une société nouvelle, débarrassée d’oppressions et exploitation.

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