20.3.15

Le collage



Le soleil tombant. Rocky, calme. Le pinceau plein de colle va et vient ; d’en haut en bas. Doucement. Mouvement presque rythmé. Il colle ses affiches. Un évènement d’on ne sait pas très bien quoi avec on ne sait pas trop qui dans les jours qui suivent. Les passants passent. Certains regardent son geste avec curiosité : c’est ce type de gens qui collent des affiches alors ? D’autres regardent sans voir. On s’en fout en fait. Pas tous quand même. Certains seulement. Un vieux, bâton à la main, regarde Rocky. Le jeune sent le regard du vieux mais il ne fait pas attention.


-Va te faire foutre, enculé ! Nique ta race ! Reste là où tu es ! Un individu dit, menaçant, en direction du vieillard. Celui-ci ne dit rien. Il semble assommé, ailleurs. Bourré peut-être. En tout cas il est sale. Ou pas plus propre que son agresseur. Plus jeune celui-ci par contre. Rocky regarde à peine. Du coin de l’œil. Il pense seulement, ne dit rien. Quelle décomposition sociale, se dit-il. Il continue son travail, son militantisme.

Les murs sont pleins de publicités, d’annonces de conférences, de petites annonces de n’importe quoi. Des chambres à louer. Des cours d’on ne sait pas quoi. Des prostitués aussi. Des pervers aussi. Des sorciers. Des guérisseurs. Des amours. Rocky colle. Par-dessus tout. Il colle et recolle et colle encore. Et rien ne l’arrête. Il doit coller. C’est important. C’est de la communication. Tout le monde doit voir. Tout le monde doit regarder. Tout le monde doit savoir. Il n’en a rien à foutre. Il colle, colle et colle…

Un étudiant le prend en photo. Rocky fait semblant de sourire. En réalité il le déteste. Il se fout de ma gueule !, pense-t-il. Il ne me demande même pas de quoi il s’agit, renchérit dans ses pensées. Cet évènement le poursuivra, dans sa tête, une grande partie de la journée…

Soudain surgit, du néant, un officier de police qui dirige la parole à Rocky :

-Vous faites quoi ?

Surpris, secoué et arraché de ses pensées. Rocky n’aime pas ça. Et encore moins les flics.

-T’es qui toi, connard ?!
-Pardon ?, répond le policier.
-Tu veux quoi toi, espèce de con ?!, dit Rocky sans même pas se retourner. Il voulait lui montrer son mépris. Il aurait aimé avoir envie de péter en ce même moment pour mieux illustrer son sentiment.

L’officier attaque Rocky aussitôt. Le pinceau tombe par terre ; le seau de colle se renverse. Les affiches !, s’écrie Rocky. Le policier plaque Rocky par terre. Il lui tord le bras. Rouge est Rocky. Son menton est en sang. Les muscles de l’officier, trempés de sueur, se durcissent. On les voit clairement maintenant. Il le retient avec son genou. Leurs sueurs s’entremêlent. Les gouttes de l’un se mêlent aux gouttes de sueur de l’autre. Leurs odeurs deviennent une seule malgré leur haine mutuelle.

Cafard !, crie Rocky. Deux autres policiers arrivent. On essaye d’immobiliser Rocky. Il bouge hystériquement. Il se débat. Des mouvements spastiques. On lui coince les jambes. On les lui attache avec un grand collier de serrage. On serre fort. Très fort. Les officiers y mettent du plaisir, presque sexuel, là dedans.

-C’est serré ! C’est trop serré ! Je crois que mon gros doigt est tombé, il est tombé ! Ah, bande de connards ! Cafards !

Rocky criait avec toutes ses forces. Les officiers font leur boulot avec sérieux. Ils appellent des renforts. Trois voitures de police arrivent. Une ambulance aussi. On sort les armes. On les pointe vers les passants qui regardent, curieux, la scène. Deux tirs en l’air. La foule crie. La foule cours. Les mamans cachent les bébés. Les vieilles pressent le pas. Un vieillard à béquilles tombe. Il ne sent rien, se remet debout et avance. Vite. Un jeune officier tire à nouveau en l’air. Les autres continuent à pointer vers la foule. A la tête. On tire. On rate la tête d’un curieux de peu. Dommage !, un officier console son collègue.

-Mon doigt ! Mon doigt ! Cafards !

Rocky crie. Les officiers le frappent. Il crie encore plus fort. Trois policiers le frappent à tour de rôle. Il continue à crier. Pas de sang. Pas de bleues. La foule s’approche et commence à scander : Allez les blues, allez les bleus ! Les coups continuent. L’un après l’autre. L’un avec le pied ; l’autre avec le manche de son pistolet ; le dernier avec la matraque. La foule : Allez les bleues, allez les bleues ! Toujours pas de sang. Toujours pas de bleues à vue. Dommage !, se disent les policiers. Ils continuent à faire leur travail.  

Un médecin arrive avec un gros doigt de pied à la main. Il n’a pas de gants. C’est urgent. Immobilisez-le, il faut lui recoller le doigt, dit-il à un officier. Rocky bouge trop, trop d’hystérie. Le médecin n’arrive pas à recoller le doigt. Il s’énerve. Ne bouge pas espèce de merde, dit-il à Rocky. Il s’énerve encore. Irrité, il lance le doigt à la figure de Rocky. C’est bon on peut l’amener au poste, tant pis pour son doigt, un rat le mangera, dit le médecin avec mépris.

-Ah les salauds ! Mon doigt !

Les voitures de police s’éloignent. Le doigt reste là, sur le sol, encore chaud, les regardant s’éloigner jusqu’à disparaitre dans l’horizon. Il faudrait retourner prendre mon doigt, non ?, dit très calme Rocky. Un officier le frappe encore. T’inquiètes, on le mettra à la soupe des Restos du Cœur, dit un policier avant d’éclater de rire. Tout le monde rit. La voiture de police c’est la joie tout à coup. Rocky regarde par la fenêtre. Il repense à cet étudiant qui l’a pris en photo. Le jeune officier sniffe de la cocaïne et lance encore un tir en l’air. De la bonne, connard ; de la bonne ! Tout le monde rit. Encore de tirs.


***


C’est le jour de jugement de Rocky. Toute la presse est là. Des médias internationaux aussi. Les juges rentrent dans la salle d’audiences. Deux femmes et un homme vieux, pas plus propre que les deux premières. Son halène est trop forte. Il pue le tabac et des matières pourries. On voit les pellicules qui peignent en blanc les épaules noires de sa toge. Il fait trop chaud. Dehors les gens insultent. Dedans Rocky insulte.

-Debout le condamné ! s’écrie, le juge. Car il est coupable n’est-ce pas ?, demande-t-il par le bas à l’une des femmes.
-Il le sera…

Rocky se met debout. Le policier qui l’a arrêté est présent. Seul sur un banc, il mange paisiblement une barre de céréales. Un journaliste s’approche de Rocky et lui demande : comment vous sentez-vous en ce moment ? Rocky saisit le microphone et crie : La France doit savoir, dites à la France ce qu’il se passe ! Ils ont volé mon doigt, ils doivent le rendre !

-Sortez-moi ce fils de pute de journaliste de la salle, dit, se levant de sa chaise, l’une des juges.
-La France doit savoir !, crie désespérément Rocky.
-Votre gueule !, en chœur les trois juges.

C’est le brouhaha. La foule : Allez les bleues, allez les bleues !

-M’ci… dit en baissant les yeux l’autre juge.
-Alors, vous êtes coupable d’outrage à agent, Rocky…, dit le vieux juge.
-Outrage à un connard, oui. Regardez-le comment il mange sa barre de céréales. C’est lui qui devrait être ici, à ma place. Je vais le tuer !

Le policier était là, à manger, sans écouter. Même pas un geste. Il était concentré sur sa nourriture. Tout le monde se tourne vers lui et lui rien. Comme s’il était seul, à attendre un bus…

Le juge se tourne vers le jury et demande : alors, vous allez voter la sentence de mort ? Un membre du jury lui jette un regard froid. Le jury sort de la salle. La foule : Allez les bleues, allez les bleues !

Deux heures et demi plus tard, le jury revient.

-Alors, quelle est votre décision ? Demande une juge en baillant.

Le membre du jury chargé de donner le verdict tremble. C’est la première fois qu’il fait ça. Les autres l’encouragent. Allé, tu peux ! Une femme noire très âgée lui dit qu’elle est fière de lui. Il parle. En réalité il essaye. Il bègue. Il tremble encore plus. Il lit quelques mots écrits au dos d’un ticket de supermarché : on pense qu’il faut le crever, c’est la mort notre décision. A nouveau le brouhaha. Sur le ticket on lit que l’on a acheté beaucoup de boites de conserve de petit-pois. Les juges frappent avec leur marteau pour rétablir l’ordre : justice est faite, justice est faite ! Silence ! Une juge lance son marteau en direction de Rocky. Elle le rate. Vous êtes folle ? Demande l’autre juge. Il est fini, c’est un mort ! Elle lui répond.

-Allez, officiers, prenez le mort… s’écrie le juge.

On prend par les bras Rocky qui se débat encore. Il quitte la salle escorté par les policier aux cris de « Je suis trop petit pour mourir ». Le policier n’a rien remarqué. Il continue à manger, isolé, dans un coin de la salle. Il trempe une galette de riz gonflé dans son yaourt aux fraises. Derrière les murs on entend encore une dernière fois : je suis trop petit pour mourir ! Des tirs ramènent le calme. La foule au loin : Allez les bleues, allez les bleues !

Philippe Alcoy.
FIN


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