25.2.15

Tuzla ou la lutte pour la survie ouvrière



Philippe Alcoy

Trois heures et demie de route séparent Sarajevo de Tuzla. Trois heures et demie de musique ex-yougoslave accompagnent pendant le trajet. Au milieu d’un beau chemin de montagnes, un paysage terrifiant de sites industriels ex yougoslaves, semi-abandonnés ou directement en ruines, apparait peu à peu. Bienvenus à (ce qui reste de) la ville ouvrière de Tuzla.


Ville industrielle par excellence du temps de la Yougoslavie « socialiste », avec une grande tradition de luttes ouvrières comme lors de la révolte des mineurs en 1920 sous la Yougoslavie monarchique, foyer de résistance antinationaliste durant la guerre de 1992-1995, Tuzla est devenue un vrai « cimetière d’usines ». Ou le foyer de beaucoup d’usines en agonie.

Beaucoup de villes misérables existent à travers un monde marqué par l’exploitation et la spoliation des peuples semi-colonisés par une poignée de pays impérialistes. Mais, ce n’est pas exactement la même chose d’être confronté à une ville dévastée par la désindustrialisation. Les vestiges de ce qui a été et les promesses de ce qui aurait pu être surgissent violemment dans chaque coin de rue, dans chaque recoin de la ville.

Abandonnée, avec des constructions qui tombent en lambeaux. A la différence de Sarajevo, l’intérêt pour la spéculation immobilière est moindre. Pratiquement, il n’y a pas de grandes et luxueuses tours. A la différence de Sarajevo, à Tuzla le taux de chômage qui est dans la bouche de tout le monde n’est pas de 40% mais de « plus de 50% ».

Comme à Sarajevo, la ville et surtout les bâtiments publics qui représentent le pouvoir politique gardent les stigmates de la colère populaire des révoltes de l’année dernière. « Mort au nationalisme », « révolution » peut-on lire dans la façade du bâtiment qui accueillait le gouvernement du canton. Des verres cassés. Des murs détruits par le feu. Comme si cela avait été hier. Comme si tout allait exploser demain.





Le nouveau gouvernement du canton vient de s’installer et, preuve du poids des organisations ouvrières, il convoque les représentants des travailleurs de différents syndicats et différentes usines pour « discuter » de leurs revendications. Très probablement il ne fera rien pour les satisfaire. Tout est dans la forme. 150 ouvriers et ouvrières de différentes usines accompagnent la réunion depuis la rue, devant le cordon de policiers.




Peu après la fin de la réunion une colonne d’ouvrières se dirige, silencieuse, vers l’usine de chaussures « Aida », située à quelques mètres de là. L’usine est complètement à l’arrêt. Les ouvrières de cette entreprise, propriété du canton de Tuzla, exigent depuis plusieurs années que les responsables payent les cotisations patronales correspondantes à la sécurité sociale et aux retraites qui n’ont pas été payées depuis… 18 ans ! Comme dit un militant qui accompagne les luttes ouvrières depuis plusieurs années : il s’agit d’une entreprise publique qui ne paye pas ses impôts !





De là on se dirige vers le local du syndicat Solidarnosti, un syndicat qui regroupe plusieurs ouvriers des principales usines en lutte dans la ville et le canton. Il est né après l’explosion sociale de l’année dernière, même si ses militants se battent depuis longtemps.

Dans une petite pièce, la seule chauffée, recouverte d’une épaisse couche de fumée de cigarette, plusieurs personnes s’entassent. Un petit groupe de femmes est là. Ce sont des travailleuses de « l’Hôtel Tuzla » licenciées. Dans un processus de privatisation opaque, les travailleurs ont été poussés à s’endetter pour acheter des actions de l’entreprise sous la promesse qu’un « partenaire stratégique » les rembourserait. Ce qui n’est jamais arrivé. Aujourd’hui plus de cent travailleurs et travailleuses se trouvent sous la pression de la banque et sous la menace de voir leur logement confisqué par celle-ci. Une situation désespérée face à une justice ouvertement du côté du patronat. Les travailleurs exigent l’annulation de la dette des employés et du contrat de privatisation.

Les discussions continuent sur la situation de Dita, entreprise de production de produits de nettoyage et de cosmétiques, très réputée à l’époque yougoslave et aujourd’hui en faillite. L’un de ses ouvriers explique que même si les machines sont vieilles, on pourrait démarrer la production mais pour cela il leur faut 250.000 euros pour l’achat des matières premières. L’entreprise est complètement endettée, ses comptes bloqués et le propriétaire en fuite. On continue la discussion en parlant d’expropriation, de contrôle ouvrier, de Zanon, que les dettes doivent être assumées par le patronat et non pas par les ouvriers. A ce moment l’un des syndicalistes dit pensif : « pour imposer cela il faut une révolution »…



Dans cette ville ouvrière, avec une grande tradition de lutte, où sont démarrées les mobilisations de l’année dernière, malgré toutes les difficultés objectives et subjectives, la classe ouvrière continue la lutte. Au milieu de tant de barbarie capitaliste, la résistance ouvrière n’est pas une question de choix mais un besoin. Une question de vie ou mort. Une question de survie ouvrière.

20/2/2015
     


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