17.10.14

Bosnie-Herzégovine : la victoire des partis nationalistes cache plus que ce qu’elle ne révèle




Philippe Alcoy
Source: CCR du NPA

Dimanche 12 octobre ont eu lieu les septièmes élections générales en Bosnie-Herzégovine depuis la fin de la guerre en 1995. Sans surprise, les partis nationalistes l’emportent largement. Cela est avant tout l’expression d’une absence d’alternatives politiques pour les classes populaires. Cependant, la victoire des formations nationalistes ne doit tromper personne. Même si celle-ci marque leur continuité au pouvoir, la réalité est loin de signaler un « consentement populaire » à ces partis. Avec une abstention de presque 46%, se sont exprimés plutôt une forte méfiance vis-à-vis d’une caste politique corrompue ainsi que le refus d’un régime profondément antidémocratique et clientéliste.


Le principal vainqueur a été le Parti de l’Action Démocratique (SDA – bosniaque) fondé par le premier président de la Bosnie, Alija Izetbegovic. Son fils, Bakir Izetbegovic, sera le représentant bosniaque à la présidence collégiale tripartite. Le croate Dragan Covic de l’Union Démocratique Croate de Bosnie-Herzégovine (HDZBiH) occupera le siège réservé aux croates.

Quant au représentant serbe de la présidence, après une élection très serrée, ce sera Mladen Ivanic du Parti Démocratique du Progrès (PDP) qui siègera. Candidat d’une alliance menée par le Parti Démocratique Serbe (SDS), il a vaincu Željka Cvijanovic, la candidate soutenue par l’actuel président de l’entité serbe (Republika Srpska –RS), Milorad Dodik.

Et du côté de la présidence de l’entité serbe, Milorad Dodik a réussi de justesse à conserver son poste alors que le SDA devrait dominer le parlement de la fédération croato-musulmane.

Les Accords de Dayton et le renforcement des partis nationalistes


Les Accords de Dayton de 1995 qui marquaient la fin de la guerre, ont contribué au renforcement des partis nationalistes. En effet, ils validaient dans la structure même de l’Etat une division nationale réactionnaire, résultat des opérations de « nettoyage ethnique ».

D’après ces accords, la Bosnie-Herzégovine devenait une fédération avec deux entités : la fédération croato-bosniaque et l’entité serbe qu’est la Republika Srpska. Chacune de ces deux entités possède sa propre constitution, son propre parlement, ses propres forces répressives, etc.

En plus des structures plus locales (cantons), on élit une présidence collégiale composée de trois représentants, un de chaque groupe national dominant (ce qui exclut de fait les autres minorités nationales du pays comme les Juifs et les Rroms). Cette situation a permis le développement de partis politiques sur des bases « nationales », qui se partagent le pouvoir depuis près de vingt ans.

Cette structure étatique, qui est considérée par certains comme la plus compliquée du monde, jette le pays dans une « crise politique chronique », bloqué d’un côté comme de l’autre puisque pratiquement rien ne peut être fait sans qu’il y ait consensus entre les représentants des trois nationalités dominantes.

Une situation économique et sociale désastreuse


Le taux de chômage officiel en Bosnie est de 27%. Même si ce chiffre est déjà catastrophique, d’autres estimations parlent plutôt de 44%. Deux tiers des jeunes n’ont pas de travail et le travail au noir est très répandu. Le salaire minimum est parmi l’un des plus faibles au monde : 220 euros par mois. Une grande partie de la population dépend des aides de l’Etat (veuves, anciens combattants, retraités).

A côté de cela, les salaires des députés sont six fois plus élevésque le salaire moyen du pays. Autrement dit, proportionnellement, les députés de Bosnie sont parmi les politiciens les mieux payés du continent. Et sans aucun doute parmi les plus corrompus aussi !

Une campagne au ton « séparatiste » en Republika Srpska


Le président de RS depuis 2006, Milorad Dodik, a fondé son pouvoir sur un important réseau clientéliste. Cela est rendu possible grâce aux larges prérogatives de l’entité serbe. De cette façon Dodik réussit à « acheter la paix sociale » étant donné que « le principal pourvoyeur d’emplois est l’administration. Pour décrocher un job (…) il suffit d’être affilié au parti. Résultat : les gens craignent le moindre changement qui pourrait fragiliser leur situation déjà précaire » (Le Courrier des Balkans, 12/10).

Ainsi, le discours nationaliste de Dodik peut être compris par certains secteurs populaires comme la « garantie » pour conserver des bénéfices sociaux inexistants en fédération.

En ce sens, pendant les derniers jours de sa campagne, Dodik a exprimé sa volonté de transformer l’entité serbe en un « Etat ». En même temps, il encourageait les dirigeants croates pour qu’ils créent une entité croate (l’Herceg-Bosna) pour affaiblir les partis bosniaques-musulmans et ainsi que la Bosnie-Herzégovine devienne une confédération composée de trois entités ou « Etats » (bosniaque, serbe et croate). 

Malgré cela, cette fois sa recette ne semble pas avoir marché complètement puisque l’abstention en Republika Srpska a été très forte (44%) et les résultats ont été très serrés, sans mentionner que sa candidate n’a pas pu être élue pour le siège serbe de la présidence collégiale. Cela s’explique sans doute parce que malgré le clientélisme aucun problème de fond des classes populaires de Republika Srpska (comme du reste du pays) n’a été résolu.

L’influence de la géopolitique


Même si chaque fois que les élections approchent tous les partis ressortent leurs discours nationalistes, cette fois ces discours prenaient une signification spéciale ; aussi bien par les implications internes que par le contexte international.

En effet, Dodik revendique le soutien du président russe Vladimir Poutine. Bien que celui-ci soit réel, il faudrait le relativiser. Poutine, impliqué dans une lutte de plus en plus dure avec les puissances impérialistes, cherche à « fidéliser » ses alliés dans l’ancienne « zone d’influence » de l’URSS (Europe Centrale et de l’Est). Cela est essentiel pour faire face économiquement et politiquement au cercle d’isolement que l’impérialisme essaye de lui imposer.

Ainsi, ces derniers jours on a assisté à un rapprochement entre la Russie et la Serbie à travers la signature de plusieurs accords économiques et militaires. Poutine a même été l’invité d’honneur des autorités serbes lors de la commémoration du 70e anniversaire de la libération de Belgrade des nazis.

La contradiction est que la Serbie, pour continuer dans sa voie de « progression vers l’UE », a soutenu l’opposition en Republika Srpska alors que Poutine soutenait Dodik. En effet, étant donné que la Russie ne compte pas avec des alliés « sûrs » du côté bosniaque-musulman, elle se voit obligée de soutenir un Dodik qui semble de plus en plus isolé. En outre, il y a des indices qui indiquent que Poutine présente « le modèle bosnien » comme une possible « solution » pour la crise en Ukraine. En ce sens, un affaiblissement de Dodik serait problématique pour le projet russe.

Face à Dodik, une alliance dirigée par le Parti Démocratique Serbe (SDS) et fondée par le leader nationaliste serbe poursuivi par des crimes contre l’humanité, Radovan Karadžic. Ce parti a opéré un « tournant occidentaliste » dénonçant les discours « trop nationaliste » de Dodik et se montre prêt à collaborer avec les partis bosniaques. Cela lui a valu le soutien (financier) d’ONGs nord-américaines qui cherchent à se débarrasser de Dodik pour avancer vers une plus grande centralisation de la Bosnie-Herzégovine.

Centralisation et plans d’ajustement


Un des points de divergence entre les partis nationalistes présenté comme central depuis plusieurs années est la question de la réforme de l’Etat. Alors que les nationalistes croates et, notamment, serbes défendent une décentralisation plus importante, le SDA et d’autres partis « républicains » (non-nationaux) défendent une plus grande centralisation de l’Etat.

Ces derniers ont le soutien de l’impérialisme nord-américain et de l’UE, ainsi que celui du FMI. En effet, les impérialistes voient dans les structures étatiques établies par les Accords de Dayton (imposées par eux-mêmes) un obstacle pour les « réformes structurelles » en Bosnie-Herzégovine. Autrement dit, pour l’application des plans d’ajustement et des attaques supplémentaires contre les travailleurs et les classes populaires dans un pays où la situation économique est déjà catastrophique.

Cela indique déjà que la cohabitation entre les différents partis nationalistes sera très difficile. La formation même d’un gouvernement semble très difficile. Et même s’ils arrivent à former un gouvernement celui-ci sera sans aucun doute très fragile.

Ce qui est sûr c’est que quel que soit le degré de « stabilité » du gouvernement formé, il devra mettre en place de dures mesures d’austérité. Ce qui est nouveau c’est qu’après les manifestations massives de février, il y a un risque que les attaques provoquent une nouvelle explosion sociale. Evidemment, on ne peut pas exclure des provocations nationalistes d’un côté comme de l’autre.

Le feu de l’explosion sociale de février est encore allumé !


Une situation sociale insupportable combinée à la dénonciation de la corruption de la caste politicienne et les privatisations mafieuses qui ont eues lieu depuis plusieurs années dans le pays ont provoqué une explosion sociale en février dernier.

Partie de la ville industrielle de Tuzla (nord-est) elle a rapidement gagné d’autres villes du pays. A l’occasion il y a eu une convergence explosive entre des travailleurs et travailleuses en lutte dans des entreprises privatisées et la jeunesse précarisée. Les principales revendications étaient l’annulation des privatisations mafieuses, le refus des partis politiques du régime et un début de remise en question des Accords de Dayton. Certains travailleurs en lutte exigeaient même le « contrôle ouvrier » dans les usines renationalisées.

Au cours des manifestations sont apparus les « plénums » (assemblées populaires) où participaient plusieurs secteurs de la société (des classes moyennes à des secteurs de travailleurs, comme dans le cas de Tuzla). Ces plénums constituaient une tentative d’auto-organisation des masses face aux partis du régime, même s’ils présentaient beaucoup de limites.

En fin de comptes, aucune des revendications n’a été satisfaite. Et les immenses inondations du mois de mai n’ont fait qu’aggraver la situation (2 milliards d’euros de dégâts, 15% du PIB).

Malgré leurs manœuvres et discours, les partis nationalistes savent très bien que rien ne garantit qu’ils puissent empêcher une nouvelle explosion sociale qui remette en cause plus profondément leurs intérêts. C’est le minimum que l’on puisse souhaiter.

16/10/2014.

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