6.3.13

Face au décès d’Hugo Chavez




Philippe Alcoy

A la suite de la mort d’Hugo Chavez, mardi 5 mars, des millions de travailleurs, de jeunes et de paysans vénézuéliens ont exprimé leur tristesse. C'est que Chavez leur apparaissait comme l'unique dirigeant ayant permis d'obtenir quelques améliorations de leurs conditions de vie dans l'histoire du Venezuela contemporain.

Cependant, Hugo Chavez, figure centrale d’un phénomène politique dont le rôle était de contenir la révolte et le profond mécontentement des masses exploitées et opprimées et de dévier la lutte des classes populaires vers la conciliation avec des secteurs de la bourgeoisie nationale, était clairement aux antipodes des intérêts historiques du prolétariat et de la paysannerie pauvre vénézuéliens. En effet, le chavisme surgit de la crise du régime politique vénézuélien ouverte par le « Caracazo » et continuée tout au long des années 1990. En s’appuyant sur les Forces Armées, son objectif était clairement de régénérer le régime bourgeois et d’éviter tout processus d’auto-organisation ouvrière et paysanne qui remette en cause le capitalisme vénézuélien.
 

Qu'il ait dû utiliser une démagogie soi-disant "anti-impérialiste", prendre quelques mesures nationalistes comme la nationalisation (avec rachat) de certaines entreprises centrales et faire des concessions aux masses pour précisément renforcer son projet de conciliation de classe, est un fait indéniable. Ce n'est pas pour autant que les travailleurs au Venezuela sont aujourd'hui moins exploités et opprimés ; il est encore moins sûr que ces quelques concessions soient maintenues à moyen terme. En effet, après la tentative de coup d’Etat de 2002 « le gouvernement a mis sur pied les « Missions », permettant une nette amélioration des conditions de vies du peuple pauvre des barrios en termes d’éducation, de santé et d’alimentation, etc. En bonne mesure assistancialistes, ces décisions laissent peu de place à l’initiative populaire à la base, mais ont néanmoins permis une résorption rapide d’une partie de la pauvreté (- 18 points en seulement 4 ans). Toutefois, les structures de l’économie vénézuélienne restent dirigées par la même élite »[1]

On ne peut pas non plus oublier que la répression du mouvement ouvrier et les mouvements sociaux indépendants du gouvernement ne s'est jamais arrêté pendant toutes ces années. Sous son gouvernement des dirigeants syndicaux et de mouvements sociaux ont été assassinés par les « sicarios » des multinationales ou des grands propriétaires terriens. Le dernier de ces assassinats s’est produit seulement 48h avant son décès : dimanche 3 mars le représentant du peuple originaire Yukpa, Sabino Romero, a été assassiné par des « hommes de main » de propriétaires terriens. Un autre élément qui montre le caractère opposé à l’action directe des masses de Chavez a été son soutien aux dictateurs comme Kadhafi ou Al-Assad contre les soulèvements populaires qui secouaient leur régime !

On ne peut cependant qu’exprimer notre profond mépris vis-à-vis des secteurs les plus réactionnaires de la bourgeoisie et de l'impérialisme (non seulement nord-américain) qui fêtent la mort de Chavez. A travers cette attitude, ces secteurs rétrogrades ne font que témoigner de leur haine de classe contre tout phénomène ou personnalité politique qui soient un minimum appréciés par les couches populaires. Ils expriment en quelque sorte aussi la peur que les exploités puissent avoir une expression politique propre, défendant leurs intérêts. Ce n'était pas le cas avec Chavez, mais sa politique suffisait pour que ces secteurs de la bourgeoisie nationale et de l'impérialisme préfigurent ce qui pourrait être une éventuelle politique qui aille au-delà du « capitalisme bolivarien » défendu par Chavez et touche profondément leurs intérêts.
 
La douleur qu'une grande partie des travailleurs et des masses du Venezuela ressent aujourd'hui est un reflet de la grande souffrance que cette population endure depuis des décennies. Chavez et ses quelques concessions au niveau de la santé ou de l'éducation, sont sans doute les plus grandes avancées que des millions d'exploités du pays ont obtenues de toute leur vie. Ce petit peu, c'était déjà énorme pour eux. C'est ce que symbolise Chavez pour des millions de personnes. C'est ça qu'ils pleurent aujourd'hui. Mais c'est également un reflet du manque de confiance des travailleurs et des masses en leurs propres forces... Et le chavisme n'a rien fait pour faire avancer la conscience des exploité-e-s dans ce sens, bien au contraire! C'est pourtant cette confiance en leurs propres forces que les masses devront regagner pour faire face aux attaques de la bourgeoisie et de l'impérialisme. Espérons que très rapidement les exploité-e-s et opprimé-e-s du Venezuela réussiront à le faire et tireront le bilan de ce qu’a vraiment été le chavisme.

6/3/2013.


[1] Voir : Romain Lamel « Ni Chávez, ni opposition néo-libérale ! Pour une candidature ouvrière indépendante lors des prochaines élections au Venezuela ! », 18/9/2012 (http://www.ccr4.org/Ni-Chavez-ni-opposition-neo-liberale-Pour-une-candidature-ouvriere-independante-lors-des-prochaines-elections-au-Venezuela).

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