22.11.12

La guerre en Bosnie-Herzégovine : le « nettoyage ethnique », une entreprise purement nationaliste ?



Philippe Alcoy

Alors que la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’ex-URSS et du « bloc soviétique » en Europe Centrale et de l’Est étaient fêtés dans les pays capitalistes du monde entier comme le « début d’une nouvelle ère de démocratie, de paix et de liberté », dans le territoire de l’ex-Yougoslavie on se préparait à déclencher la guerre la plus sanglante sur le sol européen depuis la Seconde Guerre Mondiale (SGM). Cependant, ce dénouement tragique d’une histoire mouvementée pourrait être considéré plutôt comme « la règle qui confirme l’exception » par rapport à l’évolution relativement « pacifique » du processus de restauration capitaliste dans les autres pays de la région. En effet, étant donné la brutale régression sociale et économique, la baisse soudaine du niveau de vie et la dégradation des conditions de travail, les drames sociaux et personnels qui en découlaient, l’augmentation fulgurante du chômage de masse et la croissance exponentielle des inégalités et de la corruption qu’impliquait la réintroduction du capitalisme dans ces pays, ce qui devrait nous étonner c’est qu’il n’y ait pas eu plus de « Yougoslavies » en Europe Centrale et de l’Est.


On ne peut pas revenir ici sur les causes multiples qui ont provoqué la crise du « socialisme réellement existant », poussant une partie des bureaucraties dirigeantes à adopter une orientation ouvertement « restaurationniste ». Mais ce qui est sûr c’est qu’elles étaient conscientes des contradictions et du mécontentement que la réintroduction du capitalisme allait provoquer parmi les masses. En ce sens, la Yougoslavie anticipait en quelque sorte l’évolution postérieure dans le reste des pays de la région. En effet, ce pays avait connu très tôt, entre 1965 et 1971, une période d’introduction de certains mécanismes marchands dans son économie, avec les conséquences que cela peut avoir. Le chômage de masse, l’augmentation des inégalités, l’inflation et les bas salaires, entre autres, étaient connus des masses yougoslaves au moins dès le début des années 1980. A cette même époque la question de l’immense dette extérieure de la Yougoslavie (20 milliards de dollars) devient un problème fondamental. Dans ce contexte les autorités font appel au FMI qui impose au pays des « plans d’ajustement » très durs. Les grèves et les manifestations de mécontentement se multiplient parmi les travailleurs dans tout le pays.

Dans ce cadre, où les masses avaient déjà fait une expérience avec « l’ouverture marchande » et les « plans d’ajustement », la marge de manœuvre des dirigeants « restaurationnistes » était vraiment étroite. Les « lendemains (capitalistes) qui chantent » étant peu séduisant pour les travailleurs et les masses de Yougoslavie, la « carte nationaliste » apparaissait comme une option valable pour forger une base sociale qui légitimerait les dirigeants qui s’apprêtaient à entamer « la transition ». En effet, cela permettait d’une part de rassurer les « co-nationaux » contre les « dérives bureaucratiques » des communistes « qui ont toujours bafoué les droits nationaux » victimes d’un « fédéralisme étouffant », mais aussi contre « la globalisation libérale » dominée par les puissances étrangères qui « écrasent les intérêts nationaux ». D’autre part, le discours nationaliste servait à cacher le fait que derrière les déclarations sur la « protection de la nation » de la menace d’ennemis extérieurs et intérieurs, les dirigeants nationalistes cherchaient à préserver leurs intérêts et privilèges ainsi que ceux de leur « clique » de proches et amis.

Or, opter pour le nationalisme en Yougoslavie signifiait clairement se prononcer pour la dissolution de celle-ci ou en tout cas pour sa refondation sous l’hégémonie d’une des républiques composantes (en l’occurrence de la Serbie). En effet, à la fin de la SGM et de la guerre de libération, on a fondé une fédération socialiste yougoslave qui, d’un point de vue national, se basait sur un certain équilibre pragmatique des nationalités (même si au cours des années, sous la pression de mobilisations, on a introduit des modifications et « correctifs »). Cela cherchait à « réparer » les erreurs et injustices faites aux autres nationalités dans la première Yougoslavie monarchiste (1918-1941) dominée par la couronne serbe. Dans les différentes phases de l’évolution politique, économique et sociale de la « Yougoslavie socialiste », le pouvoir central a concédé de plus en plus de pouvoir aux républiques fédérales et régions autonomes. De ce fait, la Yougoslavie titiste est passée d’un « modèle centraliste » à un autre « multicentrique ». Ainsi, par rapport aux autres Etats du « bloc soviétique », qui étaient marqués par un centralisme bureaucratique calquée sur l’URSS stalinienne, la Yougoslavie apparaissait comme un « Etat décentralisé ». La figure de Tito, très populaire parmi les masses yougoslaves par son rôle dans la guerre de libération contre l’occupation nazie, et l’Armée (seule institution centralisée du pays) étaient les garants politiques de l’unité du pays[1].

En ce sens, même si les « mariages mixtes » étaient très nombreux, que plusieurs citoyens yougoslaves se déclaraient de « nationalité yougoslave » et que l’aspiration à vivre tous ensemble dans un même pays relevait d’une volonté réelle des masses (au moins dans les premières années de l’après-guerre), au milieu des années 1980 il n’y avait pas vraiment de « sentiment national yougoslave » qui puisse servir de base à un discours « nationaliste-restaurationniste » à l’échelle de tout le pays. Au contraire, « l’idée yougoslave » était davantage associée aux communistes en pleine crise de légitimité parmi les masses. En outre, les réformes marchandes avaient affaibli les liens de solidarité entre les républiques et les régions, notamment entre les plus riches (Slovénie, Croatie) et les autres plus pauvres, la Serbie se situant entre les deux : les premières voyaient les secondes comme un « fardeau » ; les secondes voyaient les premières comme des « égoïstes ». Enfin, la « décentralisation de la Yougoslavie » (ou plutôt la création de plusieurs centres dans le pays) avait engendré aussi des bureaucrates locaux (« décentralisés ») avec des intérêts et privilèges à défendre dans chaque république (spécialement dans les plus riches mais pas seulement). Comme on l’a dit plus haut, c’est la défense de ces intérêts qui s’occultait derrière les discours des ex membres de l’appareil bureaucratique des républiques devenus soudainement « nationalistes ». Ainsi, vers le début des années 1990 tout était prêt pour la « guerre de rapaces » pour s’arracher les uns aux autres les restes du corps à mi-mort de la Yougoslavie.

La Bosnie-Herzégovine : de la « petite Yougoslavie » au « partage ethnique »

La péninsule balkanique est une zone géographique qui a été pendant des siècles la frontière entre plusieurs empires, notamment entre l’austro-hongrois et l’ottoman. Cette frontière bougeait au rythme des guerres que ceux-ci se livraient, mais aussi de celui des révoltes des paysans et des populations opprimées par ces empires. Cela a provoqué grands déplacements de populations et un mélange entre les différents peuples, comme lors de la « Grande migration » des serbes du Kosovo vers la Vojvodine en 1690. Ce mélange formidable, qui constitue de fait une grande richesse culturelle et humaine, dans notre époque barbare marquée par un capitalisme décadent devient un vrai « maléfice » pour la péninsule : guerres, « épurations ethniques », rivalités et intrigues nationales sans fin, déportations et déplacements forcés de populations entières, en sont quelques unes des conséquences. 

On pourrait dire que la Bosnie-Herzégovine (BiH) est un « échantillon » de ce riche et tragique « monde balkanique ». Ce n’est pas pour rien que certains l’appelaient « la petite Yougoslavie ». En effet, en BiH coexistent plusieurs groupes nationaux dont les principaux (numériquement) sont les Musulmans (ou Bosniaques), les Serbes et les Croates. Aucune de ces trois nationalités n’a la majorité absolue, même si les plus nombreux sont les Musulmans. Cependant, la présence pendant des siècles de populations serbes et croates allait être un « appui » pour les dirigeants nationalistes de Serbie et de Croatie et en même temps la démagogie sur la « défense des co-nationaux » en BiH allait devenir leur « fond de commerce politique ». Très vite on se mettra à parler de « l’unité de la nation » au-delà des frontières « injustement imposées par le pouvoir communiste » et des traités de guerre désavantageux « dictés par les grandes puissances ».

Evidemment, cela ne veut pas dire que le nationalisme Musulman n’existait pas, mais il était objectivement limité. D’une part, par le fait qu’une BiH uniquement Musulmane était impossible et, d’autre part, par le fait que les Musulmans, à la différence des nationalistes croates et serbes de Bosnie, qui rêvaient « d’unification » avec la Croatie et la Serbie respectivement, n’avaient pas un « Etat de référence extérieur ».

Comme on a dit plus haut, ce qui était en jeu dans les guerres de l’ex Yougoslavie dans les années 1990 n’était pas du tout la survie de la Yougoslavie en tant qu’Etat, et encore moins entant qu’Etat « socialiste ». En réalité, ce qui était en jeu c’était le partage mesquin des restes de la Yougoslavie  sur des bases soi-disant « nationales », ce qui était une absurdité. En fait, les territoires « nationalement homogènes » étaient très rares en BiH. Dans les régions où une des trois principales nationalités était majoritaire, il y avait presque toujours à côté d’importantes minorités des autres nationalités. La Bosnie-Herzégovine est multiethnique/multinationale par essence. Dans ce sens, les divers nationalistes ne pouvaient revendiquer un « territoire national » qu’en procédant à un « nettoyage ethnique » auparavant : « dans l’environnement multiethnique des États yougoslaves, cette homogénéité était obtenue, au long des conquêtes territoriales, administratives et militaires, au moyen de procédés de tris, de séparation et d’expulsions massives, de meurtres de masse, c’est-à-dire d’un système organisé de persécutions des populations non-Serbes. Ces «persécutions commises pour des raisons politiques, raciales ou religieuses » prirent diverses formes comme le meurtre de nombreux civils, l’emprisonnement, la torture et les sévices à l’encontre de civils détenus, les violences sexuelles, les discriminations à l’embauche ou dans l’emploi. Ces actes de nettoyage ethnique étaient commis sur des individus sélectionnés comme sur des collectifs. Il s’agissait de l’expulsion violente des habitants d’un lieu par familles entières préalablement triées par critères ethniques, du transfert forcé de villages entiers, de quartiers de villes ou d’immeubles, suivis du pillage et de la destruction délibérée de leurs maisons et villages, des biens publics de ces villages, bourgs et villes, de leurs édifices cultuels et mémoriels. Il s’agissait aussi de l’internement massif dans des camps dans lesquels sévissait la plus grande violence. Ceci s’accomplissait par l’action, entre autres forces militaires régulières, de groupes paramilitaires et se soutenait de discours nationalistes incitatifs »[2].  On comprend aisément pourquoi ces guerres ont rapidement pris un caractère de « course à l’homogénéisation nationale » dans le territoire revendiqué/convoité.

Les discours nationalistes ont réussi malheureusement à influencer et à coopter de larges couches populaires. La promesse de « solution nationale » aux problèmes économiques et sociaux structuraux jouera un rôle important en ce sens. Mais dans un contexte de décomposition sociale, d’éclatement de l’Etat où les différents groupes nationaux avaient vécu pendant au moins 45 ans et de crise de régime et de système, un autre facteur sera important pour gagner idéologiquement de larges secteurs des masses au projet de construction « d’Etats nationaux ethniquement purs » : l’effroi de l’autre et le souvenir des tueries de la Seconde Guerre Mondiale. Très fréquemment, les dirigeants nationalistes serbes vont rappeler dans leurs discours les crimes des Ustaši (fascistes croates) contre les serbes durant la SGM et suggérer qu’il y aurait un risque imminent de voir ces crimes se répéter et donc le peuple Serbe devrait se préparer à combattre ; les nationalistes croates feront de même avec les crimes des četnik (groupe de résistance nationaliste et monarchiste serbe durant la SGM) contre les Croates et les Musulmans. Mais cette « fiction instrumentalisée »[3] reposait sur certains éléments réels de la situation : la Croatie indépendante, par exemple, a supprimé le statut de « peuple constituant » aux Serbes de Croatie les reléguant à celui de « minorité nationale », en même temps que l’on réhabilitait certains symboles de « l’Etat Croate Indépendant » d’Ante Pavelić, dirigeant fasciste croate de la SGM. Cependant, l’instrumentalisation de l’histoire devenait évidente quand les dirigeants nationalistes serbes utilisaient le même argument de « l’extermination du peuple serbe » pour justifier la suppression du statu de région autonome du Kosovo alors que les crimes d’Albanais sur des Serbes n’étaient pas plus nombreux que les délits des serbes entre eux.

C’est dans ce climat délétère, de crise profonde sur tous les plans de la société yougoslave qu’ont commencé les premières expulsions des populations Musulmanes et Croates des régions du Nord de la Bosnie et des frontières avec la Serbie et la Croatie, ainsi que les exterminations physiques. Ainsi, dans le cas étudié par E. Claverie, on voit que dès les premiers mois de l’année 1992 on procède à l’expulsion des populations non-serbes des villes et villages. Elle y décrit la procédure « d’épuration ethnique », d’après les témoignages recueillis au Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie, ainsi : « Il apparaît, au fil des témoignages que ces déplacements forcés (l’épuration ethnique) étaient obtenus selon des scénarios identiques : un groupe de soldats armés, quelquefois cagoulés, quelquefois à visage découvert, faisait irruption dans un village ou hameau et entrait dans les maisons, tirant à balle sur les personnes qui se trouvaient là, quel que soit leur âge ou leur sexe. Après en avoir tué quelques-unes, ils rassemblaient les autres sur une place. Ces soldats ou paramilitaires séparaient les hommes des femmes, pillaient les maisons, faisaient exploser certaines d’entre elles, dont des mosquées et cimetières, ou les incendiaient, emmenaient les hommes après « interrogatoire » dans des camps ou vers une exécution sélective ou collective. Ils repartaient généralement avec les quelques voitures du village. Ces petits groupes venaient d’abord deux ou trois fois en matière d’avertissement, et les gens devaient donc quitter leurs maisons, souvent des fermes, et fuir, laissant tout derrière elles. Ce scénario connaissait divers degrés de violence effective. Il pouvait s’agir de l’exécution d’une ou deux personnes devant sa porte, afin que les autres se résignent à partir, il pouvait s’agir de convoyer tous les villageois vers des camps, ou vers une frontière, en en tuant quelques-uns dans le convoi. Les actions de ces commandos étaient très souvent appuyées par l’armée régulière (JNA/VRS) qui encerclait le village avec des chars et commençait de le pilonner après l’avoir encerclé »[4]. Souvent les expulsions des populations étaient accompagnées de déclarations signées par ceux qui partaient où l’on affirmait « quitter la région volontairement et de façon permanente » et avoir « vendu et échangé ou fait don de leurs maisons et de leurs autres biens immobiliers à une autre personne »[5]. Il s’agissait effectivement du complément « logique » aux déplacements forcés des populations.

Une autre illustration de la force avec laquelle le nationalisme avait pénétré dans la société sont sans doute les témoignages sur la participation des voisins serbes aux massacres, expulsions de populations non-serbes et pillages : « Monsieur B. raconta comment, le 29 mai 1992 (…) une unité de paramilitaires serbes étaient entrés dans son hameau qui consistait en cinq maisons. Parmi ces paramilitaires, il y avait, déclara-t-il, de nombreux voisins serbes du village auquel son hameau était relié, ou des voisins des villages environnants, des gens donc qu’il « connaissait parfaitement depuis toujours ». Ces gens avaient jeté des grenades et tiré des coups de feu à l’intérieur des maisons, ils avaient tabassé un certain nombre de personnes, dont sa mère, à qui l’on avait aussi volé son argent et ses bijoux en or. Ils avaient emporté des tracteurs et des voitures du hameau, on avait tué son chien. Lui s’était caché avec son frère et un cousin, près de la rivière en bas du village. Le tabassage de sa mère, précisa-t-il avait été commis par un homme avec qui il était allé à l’école pendant huit ans. C’était « un copain de classe » »[6].

Après tous ces témoignages qui montrent qu’il y avait bien un plan prédéterminé pour « purifier » ces territoires que l’on voulait « homogénéiser nationalement » pour atteindre des buts qui allaient complètement à l’encontre des intérêts des masses, on comprend avec une grande clarté que le « pragmatisme » des Accords de Dayton constitue, au minimum, une complicité scandaleuse avec d’entreprises profondément réactionnaires. En effet, alors que le « nettoyage ethnique » perpétré par les nationalistes serbes avait créé les « bases matérielles » sur lesquelles maintenant on pouvait revendiquer une soi-disant «  Entité serbe » en Bosnie-Herzégovine, les Accords de Dayton acceptant la « division ethnique » du pays, ne faisaient autre chose que donner de la légitimité légale et internationale aux crimes contre l’humanité commis en BiH. En même temps, ces accords reposent sur un compromis pouvant être remis en cause à tout moment en déclenchant d’autres conflits sanglants dans la région. Par exemple, rien n’assure que les serbes de Republika Srpska ne seront tentés de rejoindre « la mère patrie » dans le futur, surtout maintenant qu’ils possèdent « leur » territoire au sein de la BiH. On peut dire la même chose pour les croates de Herzégovine.

La Bosnie-Herzégovine dans une impasse ?

Dans ce petit exposé on a voulu expliciter la crise profonde que traversait la société yougoslave vers la fin des années 1980 et le début des années 1990, tout en la replaçant dans un contexte historique précis (l’effondrement du « bloc soviétique »). En effet, la disparition de Tito au début des années 1980 venait ajouter, à la crise économique profonde et structurelle de la Yougoslavie, une crise de direction. Même si la Yougoslavie a survécu dix ans après la mort de Tito, la (ou plutôt « les ») bureaucratie dirigeante n’a pas réussi à trouver de « substitut pour Bonaparte », c'est-à-dire une figure « consensuelle » et populaire parmi les masses qui puisse « arbitrer » entre les intérêts des différentes factions de la bureaucratie et ceux des masses durant une période mouvementée de crise et « d’ajustements ». Dans ce cadre de crise de direction et d’approfondissement des difficultés économiques, les liens de solidarité et de fraternité, déjà affaiblis pendant la période précédente, entre les Républiques et régions n’ont fait que se dégrader. Parallèlement, la situation économique, politique et sociale dans les autres pays de la région se détériorait aussi et vers la fin des années 1980 on commençait à entrevoir que l’on se dirigeait vers une « période de transition » et de restauration du capitalisme.

Bien que des tendances nationalistes, plus ou moins marginalisées selon les périodes, ont toujours existé dans la société yougoslave d’après-guerre, il est évident que ce contexte de crise presque « existentielle » constitue la base matérielle sur laquelle pouvait s’appuyer le nationalisme et se répandre largement parmi les masses. Si l’on ne mesure pas le poids de cette situation sur le cours des évènements on risquerait de tomber sur des analyses, dans le meilleur des cas, incomplètes voire « essentialistes-occidentalistes ».

L’extension de conflits comme le yougoslave aux autres pays d’Europe Centrale et de l’Est et notamment à l’ex-URSS était un scénario cauchemardesque pour les dirigeants impérialistes. Ce n’est pas un hasard si au début la plupart des puissances économiques n’ont pas reconnu les indépendances de la Slovénie et de la Croatie et ont essayé, au moins, de les retarder. On voit alors que ce qui était en jeu dans des conflits sanglants comme celui de la Bosnie-Herzégovine n’était pas seulement des questions liées aux « nationalismes », mais tout le processus de restauration du capitalisme de forme relativement pacifique. Même si certains peuvent insister sur des théories invoquant une sorte de « complot impérialiste » pour dépecer la Yougoslavie, d’un point de vue du contrôle du processus dit de « transition » par l’impérialisme c’est plutôt l’unité de la Yougoslavie qui était souhaitable. Et cela sans ne même pas évoquer le fait que le FMI dans les années 1980 prônait, au contraire d’un éclatement du pays, une centralisation plus forte. La position des puissances impérialiste a évolué toujours de façon pragmatique, vers les options qui lui permettraient de maintenir « l’équilibre et le statu quo », même si pour cela il fallait soutenir aujourd’hui les ennemis d’hier (par exemple Milošević lui-même).

L’exemple de la BiH montre bien cette situation. Les Accords de Dayton qui validaient la « nouvelle carte ethnique » de la Bosnie étaient une tentative de mettre fin à la guerre en ménageant les « susceptibilités nationales » de tout le monde, y compris des criminels de guerre avérés (Karadžić a participé pendant longtemps aux négociations officielles par exemple). Après la fin de la guerre, les chefs militaires et politiques nationalistes (toutes nationalités confondus) ont pu profiter de plusieurs années d’impunité, malgré des mandats d’arrêt émis par le TPIY. En effet, les arrêter aurait pu réveiller des tentions et porter atteinte à la « stabilité régionale ».

D’ailleurs, concernant justement ce thème de la justice et la punition des criminels de guerre, même si ces dernières années certains « gros poissons » comme Karadžić, Mladić, Ante Gotovina, Šešelj, entre autres, ont été arrêtés et pour certains même condamnés, il reste toute une série de « petits poisons » dont on ne s’occupe même pas. « On veut tourner la page de la guerre en ex Yougoslavie ». Cependant, comment peut-on parler de « processus de paix » et de « pages tournées » quand les crimes de guerre et le génocide ont été validés par des « Accords de paix » ? Comment peut-on parler de « justice » si les réfugiés qui souhaiteraient rentrer chez-eux risquent de rencontrer les mêmes voisins qui, comme on l’a vu, ont participé aux expulsions, aux tueries et aux pillages et qui vivent dans la plus grande impunité ?

La Bosnie-Herzégovine n’est pas un pays indépendant. Elle est prisonnière d’une structure étatique paralysante et réactionnaire basée sur des divisions ethniques qui excluent de fait tous les autres groupes nationaux/ethniques du pays, les personnes issues de « couples mixtes » ou même ceux qui ne veulent pas choisir entre l’une des trois principales nationalités reconnues par les Accords. En outre, le pays est un protectorat des puissances impérialistes où plusieurs milliers de soldats étrangers séjournent, sans compter les « conseillers » politiques de toute sorte. Economiquement, le pays est dévasté avec un chômage officiel d’entre 30% et 40% et dont une grande partie de la population est dépendante d’allocations ou subventions de l’Etat.

Les partis politiques nationalistes dominent la scène politique depuis la fin de la guerre, mais il ne faut pas exclure un processus d’usure politique de ces partis parmi les masses dans la prochaine période. Evidemment, ce qui se passera d’un point de vu politique et social en Serbie et en Croatie aura beaucoup d’influence sur la Bosnie, et vice versa. En effet, si les variantes politiques nationalistes venaient à se renforcer en Croatie et/ou en Serbie, cela constituerait une force d’attraction pour les forces nationalistes et réactionnaires à l’intérieur de la BiH ; si au contraire la jeunesse et les travailleurs de Serbie et/ou Croatie se lancent dans une lutte contre les inégalités, la corruption, la dégradation de leurs conditions de vie et de travail, la soumission de leurs pays aux puissances économiques, etc., cela ne pourrait être qu’un stimulant pour le mouvement ouvrier et populaire en Bosnie-Herzégovine. Reposer les questions sociales, politiques et économiques sur la base des intérêts des classes opprimées et non des « intérêts du groupe national » est un premier pas fondamental pour dépasser les divisions réactionnaires qui existent encore parmi les masses dominées. C’est la seule façon d’en sortir de l’impasse dans laquelle les dirigeants nationalistes et impérialistes ont conduit les travailleurs de Bosnie-Herzégovine.



[1] Il n’est pas anodin que pendant la guerre de dislocation de la Yougoslavie on ait assisté à des scènes de destruction de portraits de Tito comme symbole fort de la fin de l’unité, d’une part, et à des manifestations massives où des gens descendaient dans la rue avec les portraits de Tito, notamment en Bosnie, pour défendre un idéal de « multiethnicité » contre les nationalismes, d’autre part.
[2] CLAVERIE E., « Bonne foi et bon droit d’un génocidaire », Droit et Société 73, 2009, p. 4.
[3] Voir CLAVERIE Elisabeth, « Techniques de la menace », Terrain n° 43, septembre 2004, p. 17.
[4] CLAVERIE E., « La Violence, le procès, et la Justification. Scènes d’audience au TPIY », p. 21.
[5] Idem, p. 17.
[6] Idem, p. 19.

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