13.7.21

L’Afrique du Sud plonge dans une « révolte du désespoir »

 

C’est la crise sociale la plus importante depuis la fin de l’apartheid, provoquée par la misère, le chômage et les inégalités. On compte au moins 72 morts déjà.

Philippe Alcoy

Tout a commencé le week-end dernier à la suite de l’arrestation de l’ancien président du pays, Jacob Zuma. Celui-ci a été condamné à 15 mois de prison pour outrage après avoir refusé de se présenter à la justice dans le cadre d’une investigation pour corruption sous son mandat (2009-2018). Ses partisans ont immédiatement commencé à réclamer sa libération, notamment dans sa région KwaZulu-Natal à l’Est du pays. Cependant, la mobilisation a très rapidement mué en explosion sociale profonde, les manifestants se livrant à des pillages massifs de centres commerciaux, de supermarchés, d’entrepôts, de boutiques de tout type. Certains analystes affirment que les motivations de la mobilisation n’ont aujourd’hui plus rien à voir avec la libération de Zuma et touchent à des contradictions structurelles du pays depuis la fin du régime ségrégationniste de l’apartheid.

Les images qui arrivent du pays sont impressionnantes. Des milliers de personnes à l’assaut de centres commerciaux, de camions, de magasins ; quartiers complètement détruits, des voitures et des locaux incendiées. Dans les vidéos on peut voir des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes, des enfants même. Il s’agit largement des populations les plus pauvres et touchées par les inégalités, la misère et le chômage dont le taux officiel est de 32,6%. Il s’agit d’une révolte du désespoir où face au manque de presque tout, l’explosion sociale se traduit principalement par le pillage de produits alimentaires, électroménagers, mobiliers, entre autres.

Les différentes mobilisations et actions se concentrent dans les régions de KwaZulu-Natal et Gauteng, où se trouve Johannesburg, la principale ville du pays. Les pillages plus particulièrement se produisent essentiellement dans les quartiers et villes populaires, mais les autorités craignent que d’autres régions se voient affectées également. C’est en ce sens que pour faire face à cette situation qui semble hors de contrôle, le gouvernement a fait appel à l’armée ce lundi 12 juillet ; au total 2 500 soldats ont été déployés. A cela il faut ajouter que des « milices citoyennes », composées principalement de citoyens Blancs et d’origine indienne, ont vu le jour et agissent de concert avec la police (voire parfois à la place de la police) et les compagnies de sécurité privée.

Tout cela fait craindre une augmentation de la violence et des morts, qui sont déjà au moins 72. En outre, avec la formation de ces milices, la question raciale pourrait s’ajouter à la crise sociale. Et cela dans un pays où la fin du régime raciste de l’apartheid n’a pas permis à la classe ouvrière et à la majorité noire d’échapper aux inégalités sociales et raciales.

Mais à ces problèmes structurels du capitalisme sud-africain il faut ajouter un élément supplémentaire qui est venu aggraver la situation : la pandémie du Covid-19. Non seulement le chômage a explosé ces derniers mois, mais le pays traverse une situation sanitaire désastreuse et les prix des biens de consommation, notamment alimentaires, ont fortement augmenté jetant une partie de la population sud-africaine dans une situation d’insécurité alimentaire. Cette révolte et explosion sociale en cours est ainsi également une sorte de « révolte de la faim ».

Cependant, les raisons légitimes de révolte de la population travailleuse, de la jeunesse et des classes populaires ont pris pour le moment une forme qui exprime plutôt le désespoir. Le pillage de magasins, l’endommagement de ces mêmes magasins et commerces de proximité et de certaines infrastructures utiles à la population (centres de vaccination, transports publics…) en fin de comptes affecteront essentiellement les travailleurs et travailleuses et leurs familles. Et cela sans mentionner que les employeurs qui auront subi des pertes les feront payer à leurs employés. En outre, certains petits commerces ont aussi été endommagés ou pillés, ce qui peut aliéner une partie de la petite-bourgeoisie à la cause juste des secteurs les plus démunis de la population.

Cependant, il ne faudrait pas oublier que les principaux responsables de cette situation ce sont les gouvernants et la classe capitaliste qui ont dirigé le pays depuis la fin de l’apartheid laissant dans la marginalisation et la pauvreté la majorité des travailleurs et classes populaires noirs. La pandémie, et la crise qu’elle a entraîné, n’a fait qu’aggraver la situation. Face à cela les organisations du mouvement ouvrier devraient proposer aux manifestants un programme d’action, en toute indépendance des courants politiques capitalistes qui tenteront de profiter de la situation pour leurs propres objectifs, en mesure de créer unité de la classe ouvrière et des secteurs populaires et de répondre aux problèmes de fond de la population pauvre révoltée.

RP

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