4.2.10

Sur l’article « Le Darfour, un conflit pour la terre ? » de J. TUBIANA

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Introduction


Cet article de J. TUBIANA essaie de trouver les sources matérielles du conflit au Darfour. En effet, au-delà de tout ce que l’on peut entendre à la TV ou à la radio et lire dans les journaux sur un conflit répondant soi-disant à la « folie » ou à « l’intolérance », etc. opposant d’une part des tribus arabes et de l’autre des tribus « africaines » ou « non-arabes », Tubiana nous offre une explication matérialiste sur la ce conflit : la question de la possession de la terre. Après une explication historique sur les raisons pour lesquelles la plupart des tribus arabes nomades ne possèdent pas de terres au Darfour et de comment cet équilibre a pu se maintenir, il explique l’impact de cette histoire à l’heure où les tribus arabes nomades ont voulu ou se sont vues contraintes de se sédentariser.
A partir de ce conflit pour la terre (qui n’est pas nouveau au Darfour) et de l’analyse de l’histoire et du contexte politique au Soudan, on peut mieux comprendre ce qui se passe au Darfour ou, en tout cas, quelles sont les sources du conflit.

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Cet article a été écrit en avril 2006. Par conséquent, bien que son contenu historique explicatif conserve sa validité, les éléments conjoncturels devraient être actualisés et complétés en tenant compte de l’évolution politique du conflit.

Analyse du texte

L’article, après une brève présentation des acteurs du conflit et des conséquences humanitaires et politiques, comporte trois parties. La première, part d’une explication historique de la configuration actuel de la possession de la terre par les différentes ethnies. La deuxième partie parle du débat autour de la lutte entre les défenseurs du « droit traditionnel » par rapport à la possession de la terre (les Four, les Zaghawa et autres) et les soi-disant défenseurs du « droit moderne » (les tribus arabes). La troisième partie enfin, traite la question de l’accès à la terre et les relations entre tribus arabes et non arabes une fois que le conflit soit fini.

Les acteurs du conflit

Darfour signifie « Terre des Four ». Les fours sont une ethnie non-arabe du Soudan, l’ethnie des sultans du Darfour depuis l’époque précoloniale. L’autre ethnie non-arabe de poids dans le Darfour ce sont les Zaghawa avec une présence importante surtout à l’Ouest du Darfour.
Parmi les groupes arabes les plus importants du Darfour on peut citer les Rizeigat Abala et les Rizeigat Baggara. La différence entre ces deux groupes est déterminante puisque les premiers, habitant le Nord-Darfour, sont plutôt des éleveurs de chameaux et ne possèdent pas des terres, alors que les deuxièmes, qui habitent le Sud-Darfour, sont éleveurs de vaches et possèdent des terres depuis la période du Sultanat du Darfour (XVIIe siècle - 1916).
Cette différence sera essentielle à l’heure de s’engager dans la lutte. En effet, la plupart des groupes arabes possédant des terres vont essayer de rester neutres ou s’engageront sans trop d’enthousiasme surtout pour éviter de voir leurs terres confisquées.
C’est ainsi que les milices arabes du Darfour, les janjawid, recruteront surtout parmi les populations arabes sans terres.
Du côté des tribus non-arabes on a aussi créé des milices armées rebelles : la SLA (Sudan Liberation Army) et le JEM (Justice and Equality Mouvement). Ces armées rebelles sont composées surtout par des fours et des zaghawa. Ces armées, quoiqu’elles soient nées pour résister aux janjawids, ont des visées plus nationales que régionales.

Explication historique sur la question de la terre

Le partage des terres au Darfour est conséquence du système foncier traditionnel qui date du Sultanat du Darfour (XVIIe siècle - 1916). "Les sultans four attribuaient à des dignitaires et à des chefs traditionnels de différents groupes ethniques, vassaux des sultans, ainsi qu’à des lettrés musulmans, les faki, des hawakir (singulier hakura), c’est-à-dire des territoires bien délimités (…) Les hawakir d’un chef traditionnel constituaient le dar (« terre, pays ») de son groupe ou sous-groupe ethnique, mais cela n’empêchait pas pour autant d’autres communautés d’y vivre. Et si l’ensemble du sultanat portait le nom de Darfour, la « terre des Four», il s’agissait en fait d’un État multi-ethnique composé de multiples dar non four » (…) Cependant les droits fonciers ont été, dès l’origine, inégalement répartis. Au Sud-Darfour, les principaux groupes arabes et non arabes sont également détenteurs de droits traditionnels sur les terres (…) En revanche, au Nord et à l’Ouest-Darfour, la quasi-totalité des groupes arabes, pourtant en partie déjà présents à l’époque du sultanat, n’a pas de terres, alors que la plupart des groupes non arabes en ont. Les groupes ethniques pratiquant l’agriculture sont presque tous détenteurs de droits fonciers traditionnels, alors que les groupes sans dar ou hawakir sont traditionnellement plutôt des éleveurs – leur mode de vie nomade explique en partie qu’ils n’aient pas, ou n’aient pas eu besoin, de droits fonciers"[1].
Cette citation est très pertinente pour, d’une part, comprendre pourquoi à première vue le conflit au Darfour serait une sorte de « guerre interethnique » et, d’autre part, pour comprendre comment cet équilibre a pu se maintenir pendant tant d’années et en même temps pour constater qu’il reposait sur des bases fragiles qui avec l’évolution économique ont fait surgir les contradictions.
En effet, pour ce qui est de l’aspect de « guerre interethnique », on voit clairement que la question de fond est la terre mais que l’évolution historique a fait que la possession ou pas de la terre coïncide presque parfaitement avec l’appartenance ethnique : les tribus non-arabes possèdent pour la plupart des terres, les tribus arabes, sauf celles du Sud-Darfour, n’en possèdent pas. Evidemment, en regardant
de plus près on peut facilement constater que, d’une part, ce ne sont pas tous les groupes arabes qui participent de la guerre pour réclamer des terres puisqu’ils en possèdent déjà et que, d’autre part, il y a des groupes non-arabes sans terre qui se sont alliés aux janjawid (Peuls, Haoussas, Touaregs venus de l’Ouest –voir J. TUBIANA page 112).
Quant à l’équilibre maintenu pendant longtemps, il est clair qu’il ne pouvait se maintenir pour toujours. En effet, on pourrait dire qu’en quelque sorte les activités économiques des groupes arabes et non-arabes étaient complémentaires : les uns, éleveurs, ne possédaient pas des terres mais pouvaient utiliser les terres des non-arabes lors des migrations et pour le pâturage, ce qu’en même temps, grâce aux excréments du bétail, permettait de fertiliser les terres des groupes d’agriculteurs non-arabes. Cet équilibre était rompu à chaque fois qu’il y avait une sécheresse et que, par conséquent, le nombre de terres de pâturage sur les routes migratoires et des points d’eau diminuaient.
Sans doute l’évolution économique et culturelle du pays exerce une pression supplémentaire sur les groupes arabes nomades les poussant vers la sédentarisation. En effet, il ne faut pas croire à une illusion selon laquelle les nomades du Darfour seraient des personnes qui font le tour du monde avec leur bétail et qu’ils vivent dans « un monde parallèle » à celui des sédentaires. En réalité, leurs déplacements sont assez restreints et ils passent une bonne partie de l’année dans un endroit fixe. Et cela surement pour avoir accès à certains services comme la santé, l’éducation des enfants, l’eau, etc. C’est cela justement qui les amène à envisager de plus en plus à se sédentariser définitivement. C’est dans ce contexte qu’apparait le conflit pour la terre qui ensuite sera instrumentalisé par le gouvernement.

Droit « moderne » contre droit « traditionnel »

Selon le système traditionnel "quiconque, de n’importe quel groupe, peut utiliser les dar ou hawakir de n’importe quel groupe, pour y vivre, y construire, y cultiver, ou simplement y passer en migration et y faire paître des animaux. Une simple demande aux chefs traditionnels suffit pour obtenir ces droits d’usage, qui impliquent aussi une soumission à l’autorité traditionnelle locale : paiement de l’impôt, notamment sur les cultures, acceptation de la justice locale pour régler les conflits, consultation lors de décisions importantes et, plus généralement, marques de respect. À la fois usager et hôte, le demandeur bénéficie en retour de la protection de la chefferie locale (…) La remise en cause du système traditionnel [de la part des arabes] relève largement d’une volonté symbolique d’émancipation, voire d’un projet suprématiste arabe, porté par la Libye dans les années 1970 et 1980 et instrumentalisé par un régime soudanais en lutte, bien avant les non-Arabes du Darfour, contre ceux du Sud"[2].
Dans cette citation on voit la fragilité de l’équilibre d’autrefois et la manipulation gouvernementale d’une revendication juste de la part des groupes arabes sans terre. L’équilibre était fragile car, au-delà d’une certaine « bienveillance » à l’égard des nomades, il supposait que les tribus arabes restent pour toujours des nomades n’ayant pas besoin de posséder des terres. En effet, on leur permettait d’utiliser les terres, moyennant évidement un impôt, tout en les soumettant à l’autorité des chefs tribaux non-arabes. Du moment où les tribus arabes envisagent se sédentariser, ils sont confrontés au manque de terres et à la soumission politique aux chefs traditionnels non-arabes. Là on a bien un conflit de classe qui dépasse la « simple » rivalité « arabe contre non-arabe ». Cela explique, en partie, le souhait de « neutralité » ou l’implication minimale dans le conflit des tribus arabes possédant des terres.
A partir de cette demande des groupes arabes, historiquement relégués au Darfour[3], le gouvernement, qui semble ne pas se préoccuper de la sorte des arabes du Darfour, a su instrumentaliser le conflit à sa faveur contre les non-arabes du Sud-Soudan. Soit dit en passant que les non-arabes du Darfour n’ont rien à voir (ethniquement parlant) avec les non-arabes du Sud du Soudan (d’ailleurs, certains non-arabes du Sud-Soudan entre eux n’ont pas grande chose en commun non plus). En effet, une victoire des rebelles au Darfour pourrait renforcer les rebelles sudistes… D’ailleurs, ce n’est pas tout à fait par hasard si l’une des armées rebelles du Darfour s’appelle SLA et l’armée rebelle du Sud-Soudan SPLA[4]. Cela expliquerait l’acharnement du gouvernement contre les populations non-arabes du Darfour et sa complicité et son silence face aux crimes des janjawid.
Ainsi, on peut constater comment d’une revendication juste de réforme agraire on peut aboutir à des massacres et à des épurations ethniques, en parti, grâce à l’instrumentalisation du gouvernement et à l’absence d’une direction des paysans pauvres en alliance avec les travailleurs et les pauvres des villes, une direction qui soit indépendante du gouvernement et des élites arabes et non-arabes.
Ce qui est paradoxale c’est que depuis la promulgation de l’Unregistered Land Act en 1970 par le maréchal Nimeyri, les terres non registrées avant avril 1970 (c’est-à-dire presque tout le Darfour) appartiennent à l’Etat ! « Officiellement donc, le droit « moderne » que réclament les Arabes sans terres est déjà en vigueur : les droits fonciers traditionnels n’ont pas de valeur, les dar et les hawakir n’ont pas été « enregistrés », et les terres du Darfour appartiennent à l’État, qui seul peut décider de leur attribution et de leur usage. Néanmoins, ce droit moderne n’a jamais été réellement appliqué en dehors des villes, les gouvernements successifs ayant vite constaté que les simples tentatives d’établissements de damrat arabes suffisaient à provoquer des conflits »[5].

Après la fin du conflit, quoi ?

« Les Arabes nomades souhaitent à présent que la question de l’accès aux routes migratoires soit discutée dans les négociations entre le gouvernement et les rebelles. Des groupes arabes, réalisant l’importance du nomadisme, sont sans doute prêts à négocier la réouverture des routes en échange d’un retrait des terres qu’ils occupent.
» D’autres groupes en revanche ne semblent pas prêts à remettre en cause un processus de sédentarisation qu’ils ont entamé, certains avant la guerre et de leur plein gré, d’autres à cause de la guerre. Le conflit a ainsi obligé les Arabes Awlad Rashid à des séjours prolongés à Bor Saïd, un damrat tout proche de Koutoum, et ils entendent y rester : «Avant nous étions nomades », explique un de leurs chefs. « Nous avons choisi ce lieu parce qu’il se trouve sur notre migration et la guerre nous a obligés à y rester. Maintenant nous voulons y faire un village sédentaire. Nous ne pouvons plus migrer, il vaut mieux que nous éduquions nos enfants ».
» Certains non-Arabes se disent désormais opposés à toute migration arabe dans leur dar. Cela aura certainement pour conséquence d’encourager la sédentarisation des Arabes nomades, et donc d’aviver leur besoin de terres. Or la fin du nomadisme à un endroit donné, en réglant un conflit local, risque d’en enclencher un autre, là où le groupe se sédentarise. Il est difficile de dire si le nomadisme pourra retrouver la vitalité qui fut la sienne au Darfour, mais il est certain que sa remise en cause participe aussi à la diminution de la mixité ethnique »[6].
Ce passage de l’article de J. Tubiana résume assez bien le problème d’un retour à une paix instable. Une paix instable parce que ne résout pas du tout le problème de la réforme agraire ni pour les arabes ni pour les non-arabes. Le gouvernement qui a permis les massacres perpétrées par les janjawid contre les populations non-arabes, maintenant se voit débordé par ces derniers qui n’ayant pas obtenu ce qu’ils attendaient ont pris leur distance par rapport au gouvernement. Néanmoins, ce qui est évident c’est qu’un retour au système traditionnel est impossible.

Quelques remarques pour conclure

La thèse de l’article de Tubiana selon laquelle le conflit du Darfour repose essentiellement sur le partage de la terre me paraît fondamentale pour comprendre les raisons profondes du développement ultérieur.
Un manque important est cependant, une analyse du rôle des puissances économiques européennes et les USA. Par exemple, il aurait fallu mettre en évidence quelles sont les entreprises multinationales présentes au Soudan et leur relation avec le gouvernement centrale. Ainsi que la relation des gouvernements impérialistes avec les armées rebelles. Dans son article on peut lire que les armes des janjawid sont de fabrication belge et dans un autre article du même auteur on peut lire que les zaghawa ont aidé Idriss Déby à prendre le pouvoir en 1990 au Tchad, ce qui explique leur facilité à se réfugier et à s’organiser depuis ce pays, dans l’actuel conflit. L’analyse de ces données et leur mise en relation avec les intérêts économiques dans la région de ces puissances est peut-être le manque le plus grand.
« Tout en comptant sur la restauration d’un système ancien, beaucoup, non-Arabes et Arabes, estiment que le « développement » pourrait être une solution à la guerre, en réduisant notamment les conflits fonciers. Leur raisonnement est le suivant : une agriculture plus « moderne » libère de la terre, la création de nouveaux points d’eau réduit les conflits pour l’eau ; un élevage plus développé permet la sédentarisation des nomades et limite les conflits entre nomades et sédentaires. Mais s’il ne tient pas compte des facteurs écologiques et humains, le développement pourrait bien dégrader encore un milieu déjà fragilisé et susciter de nouvelles tensions entre éleveurs et agriculteurs ou entre éleveurs concurrents »[7]. Cela est sans doute vrai. Or, ce qui manque dans le raisonnement est le « comment ». Comment développer l’agriculture et la technique au Soudan pour en finir avec les conflits pour le « partage de la misère » tout en respectant l’environnement ? Mon point de vue est que cela n’est possible qu’à travers d’une alliance entre les paysans pauvres du Soudan avec les travailleurs et les pauvres des villes pour l’expropriation des élites terriennes « traditionnelles » (arabes ou non-arabes) et de la bourgeoisie nationale et des groupes économiques impérialistes dans les villes. Ce n’est qu’à travers cette alliance que les travailleurs de la ville pourront fournir la technologie nécessaire pour que la campagne se développe et puisse mette fin à cette guerre fratricide.


NOTES:

[1] J. TUBIANA, « Le Darfour, un conflit pour la terre ? », page 116.
[2] Op. cit. pages 120-121.
[3] « Si les dirigeants rebelles et janjawid sont d’accord sur un point, c’est sur le fait que les Darfouriens sont dans l’ensemble des citoyens de seconde zone, et que parmi eux les Arabes nomades sont les plus marginalisés » ; Op. cit page 121.
[4] Voir de J. TUBIANA « Le Darfour, un conflit identitaire ? » dans Afrique Contemporaine, 2005, page 177.
[5] Op. cit. page 123.
[6] Op. cit. pages 126-127.
[7] Op. cit. page 130.

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